Une femme force les portes de l'Académie

Date de publication : Octobre 2015

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Contexte historique

L'Académie royale de peinture et de sculpture est fondée sur mandat royal en 1648. Elle constitue l'un des socles institutionnels sur lesquels repose la politique culturelle de Louis XIV pour glorifier la grandeur de la France. L'ambition de l'Académie est de former et rassembler les meilleurs artistes du royaume, dont les plus doués sont nommés académiciens, un titre prestigieux garantissant succès et commandes.



Au XVIIIe siècle, l'Académie reste l'institution incontournable pour tout artiste masculin ambitieux. Ses élèves comme ses membres sont en effet exclusivement des hommes, si l'on excepte l'admission, honorifique, de la pastelliste italienne Rosalba Carriera en 1720. Dans la société de l'époque, il est en effet peu pensable de laisser une femme pratiquer l'art à titre professionnel. Outre les fortes résistances masculines à une présence féminine dans les rangs académiques, la principale explication avancée concerne l'enseignement dispensé, interdit aux jeunes filles pour une raison morale : le cœur de la formation reposant sur l'étude du corps masculin d'après nature, il était inconcevable qu'une femme puisse assister aux cours où posaient nus les modèles.

La question de l'admission des femmes commence cependant à se poser avec acuité à partir du milieu du siècle, avec l'émergence d'une génération de « peintresses » – selon la terminologie de l'époque – dont le talent incontestable rend difficilement justifiable leur rejet au titre d'académiciennes. La première française à recevoir cet honneur s'appelle Marie-Thérèse Reboul (1728–1805), en 1757. Si les cours restent fermés au « sexe faible », plusieurs autres admissions suivront, dont le caractère exceptionnel n'en est pas moins significatif de l'évolution des mentalités. On compte notamment, en 1783, les deux plus grandes femmes artistes de leur temps : Adélaïde Labille-Guiard (1749-1803) et la portraitiste de la reine elle-même, Elisabeth Vigée Le Brun (1755-1842). Cette dernière peint en 1780 « la Paix ramenant l'Abondance ». Il s’agit du « morceau de réception » à l'Académie, c'est-à-dire l'œuvre par laquelle le postulant faisait la démonstration de son talent auprès de ses futurs pairs

Analyse des images

Ce tableau est une allégorie représentant « la Paix ramenant l'Abondance », thème conventionnel au traitement convenu, atypique dans l'œuvre de l'artiste. La Paix, vêtue d'une tunique brune et d'un manteau bleu, porte ses attributs traditionnels : la couronne de laurier et le rameau d'olivier. L'Abondance prend l'apparence d'une radieuse beauté aussi blonde que son vêtement et les blés qu'elle tient à la main, à côté de sa traditionnelle corne remplie de fruits. L'artiste démontre ici la qualité de sa touche, notamment dans la représentation des tissus. Elle a intégré la leçon des chairs sensuelles de Rubens (1577-1640), l'un des peintres qu'elle admire, et surtout l'influence de l'Ecole française, celle de Simon Vouet (1590-1649) notamment, dont on trouve l'écho dans l'harmonie des couleurs acides et l'ampleur des drapés.

Interprétation

Le morceau de réception était un exercice très codifié. Loin d'être libre, le choix de son sujet répondait à la « hiérarchie des genres », qui classifiait alors par degrés de noblesse les thèmes peints dans les tableaux. Au sommet de la pyramide se trouvait le genre le plus prisé : la grande peinture d'histoire, dont l'une des variantes était l'allégorie. L'Académie pourvoyait à la formation des élèves dans le domaine de la mythologie et de l'Histoire antique et biblique, qui fournissaient les principaux sujets de peinture d'histoire. En présentant une allégorie comme morceau d'admission, Vigée Le Brun fait donc un choix symbolique. Non seulement l'artiste entend démontrer son savoir alors qu'elle n'a pas pu suivre en tant que femme l'enseignement académique, mais elle prouve aussi qu'elle peut égaler ses confrères masculins sur leur propre terrain. Fruit de longues tractations, l'admission de Vigée Le Brun ne se fit d'ailleurs pas sans résistances. Le fait d'avoir été nommée « sur ordre », c'est-à-dire après l'intervention des souverains en personne, pesa sur sa crédibilité, ternissant de l'ombre du favoritisme un talent que lui reconnaîtront pourtant pleinement le public comme la critique des Salons où s'exposent ses œuvres.

Bibliographie

Jospeh BAILLIO et Xavier SALMON (dir.), Elisabeth Louise Vigée Le Brun, catalogue d’exposition, Réunion des musées nationaux, Paris, 2015.
Françoise PITT-RIVERS, Madame Vigée Le Brun, Paris, Gallimard, 2001 Geneviève HAROCHE-BOUZINAC, Louise Élisabeth Vigée Le Brun, histoire d'un regard, Paris, Flammarion, 2011 Marie-Josèphe BONNET.
Liberté, égalité, exclusion : femmes peintres en Révolution, 1770-1804.
Paris, Vendémiaire, 2012.

Pour citer cet article
Emilie FORMOSO, « Une femme force les portes de l'Académie », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 21 Novembre 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/femme-force-portes-academie
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