Le triomphe de Juliers

Date de publication : Octobre 2017
Auteur : Jean HUBAC

Inspecteur d'Académie Directeur académique adjoint

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Contexte historique

Le portrait équestre de Marie de Médicis

Le programme préparatoire négocié en 1622 entre le peintre Rubens et l’entourage de Marie de Médicis prévoyait qu’une toile représente la prise de Juliers et mette en valeur la reine en cavalière accomplie et victorieuse. Pour décorer la galerie occidentale du palais du Luxembourg, construit pour servir de résidence parisienne à Marie de Médicis, Rubens livre en effet en 1625 une série de vingt-quatre toiles de grandes dimensions destinées à signifier sur le mode de l’épopée les événements marquants de la vie de la reine mère, née princesse florentine, devenue reine de France puis régente à la mort d’Henri IV en 1610, avant d’être évincée du pouvoir par son fils Louis XIII en 1617. Son retour en grâce au début de l’année 1622 fait écho à sa volonté de restaurer son autorité et sa légitimité par les arts.

L’épisode historique auquel l’œuvre renvoie a lieu durant l’été 1610. Dans la continuité des engagements pris par Henri IV en faveur du soutien aux princes d’empire protestants, Marie de Médicis intervient dans la crise du duché de Juliers. Situé en terre d’empire, ce duché aurait dû échoir à l’électeur de Brandebourg, mais a fait l’objet d’une captation par les candidats à l’héritage soutenus par les Habsbourg. Les Hollandais, alors alliés de la France, mettent le siège devant la ville et sont sur le point d’obtenir la reddition des assiégés lorsque l’armée française commandée par le maréchal de La Châtre vient en renfort et récupère les fruits de la capitulation. La prudence de Marie de Médicis et son attachement à circonscrire la guerre l’engagent à rappeler l’armée sitôt la prise de Juliers obtenue.

Rubens a choisi, de manière concertée avec la reine mère, de peindre un portrait équestre et guerrier soulignant les attributs masculins d’une souveraineté exercée par une femme.

Analyse des images

Les lauriers de la victoire

La reine, altière amazone, chevauche une monture blanche à l’allure maîtrisée et à la crinière enveloppante. Elle est somptueusement vêtue d’une robe blanche parsemée de fleurs de lys d’or. Casque à cimier sur la tête, elle tient les brides d’une main et le bâton de commandement de l’autre. Une Victoire ailée et dénudée la couronne de lauriers, désignant ainsi la glorieuse destinée de la reine, qu’une Renommée contribue à faire connaître à son de trompe à l’extrémité droite. À gauche, les pieds au sol, la Générosité pose une main sur la tête d’un lion et tient des bijoux qu’elle fait mine de vouloir distribuer, comme les fruits de la prise de Juliers.

À l’arrière-plan droit, dans une atmosphère crépusculaire, Juliers, ceinte de murailles, est peinte avec ses retranchements. Devant la ville, une armée – la cavalerie commandée par le maréchal de La Châtre – complète le théâtre des opérations guerrières : les assiégés se rendent aux Français, escamotant ainsi le rôle essentiel joué par les Hollandais dans la prise de la ville. Rubens utilise donc tous les ressorts de l’allégorie de la victoire et campe une reine fière et paradoxale maîtresse des armées.

Interprétation

Reine de guerre et reine de paix

La guerre est l’attribut traditionnel du pouvoir masculin et le roi de guerre, étudié par Joël Cornette, la figure emblématique d’une monarchie régénérée sur les champs de bataille. Ici, Rubens détourne le sens commun des attributs guerriers tout en les adaptant pour les incarner dans la figure de Marie de Médicis. Reine régente, celle-ci détient en effet les rênes du gouvernement, y compris celles de la guerre et de la paix. Cependant, en qualité de femme, elle est incapable de faire la guerre ou de prendre le commandement des troupes. Le télescopage visuel et symbolique imposé par Rubens crée donc l’illusion d’une reine de guerre qui a récupéré le bâton de commandement et qui recueille les fruits de la victoire. L’exercice de la souveraineté l’emporte sur le sexe de celle qui l’incarne. L’absence de Louis XIII, alors enfant, est révélatrice de la volonté rubénienne de gommer la médiation royale pour renforcer la légitimité naturelle de la reine à régner par procuration. La gloire dont la toile enorgueillit la reine légitime en effet et confirme a posteriori son droit à exercer le pouvoir au nom de son fils mineur.

Pourtant, le cycle rubénien investit Marie de Médicis des qualités d’une reine de paix plutôt que d’une reine de guerre. Les mariages princiers de 1615 ou la figure récurrente de Mercure font l’apologie de la politique pacificatrice de la reine. C’est donc sans doute ainsi qu’il faut lire Le Triomphe de Juliers, confiscation des attributs masculins au profit d’un monarque féminin et sacre guerrier de la reine qui rétablit la paix. Par la peinture, c’est une reine qui affirme sa prétention inavouable et impossible à régner comme un homme dans le pays de la loi salique. En ce sens, Marie de Médicis et Rubens veulent offrir « l’illusion d’une souveraineté maintenue au-delà des normes institutionnelles et politiques » (F. Cosandey).

Bibliographie

Fanny COSANDEY, La reine de France. Symbole et pouvoir, Gallimard, Paris, 2000.

Id., « Représenter une reine de France. Marie de Médicis et le cycle de Rubens au palais du Luxembourg », in Clio. Femmes, Genre, Histoire [en ligne], 19 – 2004, mis en ligne le 27 novembre 2005, consulté le 30 septembre 2016. URL : http://clio.revues.org/645

Jean-François DUBOST, Marie de Médicis. La reine dévoilée, Payot, Paris, 2009.

Marie-Anne LESCOURRET, Rubens, Flammarion, Paris, 1990.

Marie de Médicis, un gouvernement par les arts, Somogy éditions d’art et Château de Blois, 2003 (catalogue d’exposition).

Pour citer cet article
Jean HUBAC, « Le triomphe de Juliers », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 23 Octobre 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/triomphe-juliers
Glossaire
  • Médicis : Famille florentine de banquiers collectionneurs et protecteurs des arts. Ses membres s’emparent progressivement du pouvoir à Florence au XVe siècle. Deux grands papes de la Renaissance en sont issus : Léon X (1475-1521) et Clément VII (1478-1534). Anoblie au XVIe siècle, la famille Médicis s’allie deux fois à la France en lui donnant deux reines et régentes : Catherine (1519-1589), épouse d’Henri II, et Marie (1575-1642), épouse d’Henri IV.
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