Hitler dresse le cousin russe

Date de publication : Mars 2015

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Contexte historique
Le pacte germano-soviétique en France

Le 23 août 1939, l’URSS et le IIIe Reich concluent le Traité de non-agression entre l’Allemagne et l’Union Soviétique. Signé au Kremlin en présence de Staline par les ministres des Affaires Etrangères allemand (von Ribbentrop) et russe (Molotov), cet accord appelé en France le pacte germano-soviétique prévoit un engagement de neutralité en cas de conflit de l’une des deux parties avec les pays occidentaux. Il comporte également un protocole « secret » (et resté comme tel dans un premier temps) qui répartit les pays et les territoires « à annexer » (Pologne, Finlande, États baltes et Bessarabie) entre l’Allemagne et l’URSS, préfigurant l’invasion de la Pologne qui déclenche la guerre en septembre 1939.

Cet accord provoque une immense surprise dans le monde entier. En effet, alors que la rhétorique nazie est profondément nourrie d’anticommunisme, l’URSS et ses dirigeants se sont toujours présentés comme les ennemis du fascisme contre lequel ils ont d’ailleurs lutté en Espagne pendant la guerre civile. C’est donc assez logiquement que les communistes occidentaux sont déboussolés : en France, plusieurs militants, cadres et parlementaires démissionnent du parti. Le Président du Conseil Daladier trouve par ailleurs dans ce pacte une occasion et une raison d’interdire la presse communiste (le 26 août), avant de dissoudre le parti une fois la guerre déclarée (le 27 septembre).

Même si la Russie communiste n’est plus l’allié de 1914, la perspective d’avoir à affronter l’Allemagne sans un soutien russe ouvrant un front à l’est effraie. A l’instar de la carte postale Hitler dresse le cousin russe éditée entre fin août et septembre 1939, de nombreux médias (illustrations, presse, radio, actualités filmées) reviennent très largement sur cet événement, reflétant et façonnant tout à la fois les consciences ainsi que les représentations politiques du moment.
Analyse des images
Une carte postale « satirique »

Parue en août/septembre 1939, Hitler dresse le cousin russe est une carte postale avec une illustration signée de Gilbert, qui travaille alors pour des journaux, des périodiques et des maisons d’éditions. Nées à la fin du XIXe siècle, les cartes postales reprennent des thèmes politiques ou d’actualité sur un mode satirique, humoristique, caricatural et plus ou moins didactique. Elles sont particulièrement florissantes des années 1910 aux années 1930 et sont des moyens de communication autant que des objets de collection. Diffusée dans toute la France, cette carte postale reprend d’ailleurs les codes caractéristiques du genre.

Le dessin au trait simple et direct représente l’accord entre Hitler et Staline, les deux leaders se tenant debout sur une carte de l’Europe (logiquement : Hitler à l’Ouest, Staline à l’Est). Aisément reconnaissable à sa mèche (exagérée, un peu désordonnée), à sa moustache et à son uniforme avec la croix gammée, Hitler joue du tambourin pour un Staline caricaturé en ours portant une casquette marquée de l’étoile rouge (on reconnaît parfaitement les traits de son visage, jusqu’à la moustache). Si le tambourin évoque un dressage doux, presque hypnotique par la musique (les belles paroles), le fouet qu’Hitler semble tenir sous son bras suggère d’autres manières et d’autres étapes possibles du rapport entre le maître et la bête.

De même, la mine et la silhouette bonhommes de Staline sont comme démenties par la faucille pleine de sang qu’il tient entre ses « mains ». Signe que l’obéissance, la docilité de l’ours dressé et normalement inoffensif doivent être pour le moins relativisées. Presque aussi menaçantes que le fouet et la faucille, les pattes griffues de Staline comme les chaussures cloutées d’Hitler suggèrent un danger pour l’Europe sur laquelle elles pèsent.
Interprétation
Une représentation politique

A sa manière « humoristique » et satirique, Hitler dresse le cousin russe propose une interprétation politique et diplomatique du pacte germano-soviétique. La carte postale exprime à ce titre l’une des lectures possibles que les français font de l’événement.

Il s’agit tout d’abord de montrer que le traité est un véritable jeu de dupes, dont justement, personne n’est dupe (pas plus les parties prenantes de l’accord que les observateurs étrangers et français). Hitler a beau charmer le « cousin russe » avec de belles paroles qui parlent de paix et de non-agression (une belle musique, le tambourin), il dissimule à peine le fouet c’est-à-dire la violence et la puissance militaire (visible aussi sous les chaussures) qui lui permettent d’obtenir cet accord et qui menacent à tout moment de s’abattre sur l’URSS (l’ours), ainsi que sur le reste de l’Europe. Il semble que ni Staline, ni le reste du monde ne puissent l’ignorer.

Quant à Staline, il peut bien être grimé en animal bedonnant et accommodant, presque prêt à danser pour amuser les foules, il est loin d’être dompté. Lui aussi tient une arme (la faucille du communisme) qui a déjà servi il y a peu (le sang goutte encore) sans même la cacher.

Ainsi, cet accord de neutralité armée n’est pas un acte paix et elle ne remet pas en cause l’antagonisme profond entre deux régimes qui menacent déjà l’Europe et seront sans doute amenés à s’affronter (la tension affleure dans les attitudes les plus conciliantes). Il apparaît comme une solution ponctuelle et fragile, née d’un certain équilibre des forces en présence et d’un calcul d’intérêts bien compris des deux côtés (gagner du temps).

Hitler dresse le cousin russe
présente aussi une sorte de déséquilibre dans le traitement des deux dictateurs. Certes, tous deux sont présentés comme de fins calculateurs capables de manipulation (le regard concentré de Hitler, l’air roublard de Staline). Mais on note qu’Hitler est finalement caricaturé de manière légère et assez convenue. Les traits creusés et la mise légèrement désordonnée évoquent peut-être un chef illuminé, tandis que le fouet, l’uniforme et les chaussures symbolisent la menace militariste de l’Allemagne (deux thèmes classiques dans la représentation d’Hitler en France). Staline, par contre, est animalisé, moins civilisé et potentiellement plus féroce. Le « cousin » russe n’en est plus un et l’expression est ironique : comme si la bête russe était plus inquiétante, plus imprévisible, moins occidentale, plus barbare et donc plus dangereuse.

De même, la faucille pleine de sang rappelle directement les « crimes » commis par ce dernier et plus généralement par le communisme (régulièrement dénoncés par une certaine partie de l’opinion française de droite), tandis qu’Hitler n’aurait pas (encore) de crimes « de sang » à se reprocher.

Ainsi, il se pourrait que Hitler dresse le cousin russe se concentre un peu moins sur les actes de violence passés (en Allemagne, et, déjà, en Europe) et à venir du Führer que sur un message assez radicalement anticommuniste. Une approche caractéristique de l’attitude passive et de l’aveuglement plus ou moins volontaire du gouvernement Daladier (et d’une partie de la classe politique comme de la population française) quant aux exactions et à la menace nazie.
Bibliographie
AGULHON, Maurice, La République, Paris, Hachette, coll. « Pluriel », 2 tomes, nouvelle édition augmentée, 1990.
AZEMA, Jean-Pierre, De Munich à la Libération, 1938-1944, Paris, Éditions du Seuil, 1979.
BECKER, Jean-Jacques et BERSTEIN, Serge, Histoire de l’anticommunisme en France, tome I « 1917-1940 », Paris, Orban, 1987.
BERSTEIN, Serge, La France des années trente, Paris, A.
Colin, 1988.
ROGER, Maria, De l'accord de Munich au pacte germano-soviétique du 23 août 1939, Paris, Harmattan, 1995.
Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Hitler dresse le cousin russe », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29 Juin 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/hitler-dresse-cousin-russe
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