Les opérateurs soviétiques et la Shoah

Date de publication : Février 2015

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Contexte historique

Les camps d’extermination, étape finale de la découverte de la Shoah à l’Est

Après les défaites qui se sont suc cédées depuis l’invasion allemande du 22 juin 1941, l’Armée rouge cesse de reculer (fin 1941), et entame la reconquête du terrain perdu (1942-1943) puis la conquête des pays baltes, de la Pologne et des territoires allemands orientaux (1944-1945). Au fur et à mesure de cette avancée, marquée aussi par des replis et des échecs, les découvertes macabres se multiplient. Elles surviennent souvent plusieurs années après les crimes nazis (le site du massacre de Babi Yar en Ukraine perpétré entre le 29 et 30 septembre 1941 est découvert le 6 novembre 1943), parfois à peine quelques jours plus tard (les bûchers de Klooga, en Estonie, en septembre 1944).

Parmi les 27 millions de victimes de la seconde Guerre Mondiale sur le territoire soviétique dans ses limites de 1945, on recense environ 3 millions de Juifs systématiquement assassinés  mais aussi ceux tués au combat sous l’uniforme de l’Armée rouge, ceux exécutés car suspectés d’être résistants ou communistes, ou enfin les Juifs suppliciés comme prisonniers de guerre. Si la plupart d’entre eux ont trouvé la mort dans l’URSS occupée par la Wehrmacht, un certain nombre a été victime de la « Solution finale » aux côtés des Juifs déportés de toute l’Europe vers les six camps d’extermination établis en Pologne occupée.

Situé en périphérie de la ville de Lublin, le camp de Maidanek, construit en octobre 1941 et transformé en camp d’extermination l’année suivante, est le premier à être découvert par l’Armée rouge le 23 juillet 1944. Les derniers SS l’ont quitté après avoir évacué la plupart des prisonniers, détruit les documents et incendié les bâtiments. Subsistent en partie des chambres à gaz, des fours crématoires et certains baraquements. Poursuivant la tâche exigée d’eux dès août 1941, les opérateurs de cinéma  filment  les  atrocités de l’ennemi et participent à la machine soviétique de mobilisation par l’image.  En effet entre 1941 et 1945 des centaines d’heures de film ont été tournées afin de dénoncer la barbarie nazie et d’attester auprès de l’opinion internationale de l’ampleur des massacres et destructions commis par l’occupant.

Analyse des images

Maidanek, la première « usine de la mort » filmée

Parmi les nombreux clichés pris dans le camp de Maidanek, celui-ci détonne par son cadre et sa composition. Loin de l’image traditionnelle des camps, nul mirador, ensemble de barbelés électrifiés ou baraques à l’horizon ; on ne distingue pas non plus les hautes cheminées qui signalent les fours crématoires. La scène se situe en effet aux environs immédiats de ces constructions, près de la constellation de fosses communes où Soviétiques et Polonais prennent peu à peu conscience de l’ampleur des massacres commis dans ce centre de mise à mort. Ce sont eux qui ont empilé au cœur de l’estivale végétation sauvage les ossements et aligné les crânes afin d’opérer le décompte. Ces amoncellements figurent sur nombre de clichés pris dans les semaines suivant la découverte du camp. Pour le public soviétique, ils ne peuvent que rappeler les pyramides de crânes du célèbre tableau L’Apothéose de la guerre, peint en 1871 par Vassili Verechtchaguine après qu’il a suivi l’expédition russe au Turkestan, œuvre considérée comme l’icône du pacifisme en Russie.

Au bord de l’image mais au milieu des restes humains, seul vivant dans ce tableau mortuaire, un opérateur de cinéma en simple uniforme militaire filme au plus près de son objet. Il est équipé de la caméra Eyemo à triple objectif rotatif, la plus maniable et fiable de l’époque. Ce n’est pas un inconnu : il s’agit de Roman Karmen (1906-1978), l’un des documentaristes les plus expérimentés de sa génération. Opérateur, réalisateur, journaliste et essayiste, il bénéficie d’un régime de faveur et, est souvent choisi pour des tournages d’exception, comme celui de la reddition du maréchal von Paulus à Stalingrad le 1er février 1943. Correspondant du journal Izvestia, Karmen devient en 1944 l’une des voix officielles de Moscou pour United Press. En juillet, il dirige l’équipe soviétique envoyée documenter l’ouverture du camp de Maidanek. Quoique concentré sur sa tâche, il est sans doute conscient qu’on le photographie dans cette pose hautement symbolique.

Interprétation

Un cas exemplaire de la médiatisation de la Shoah par les Soviétiques

En franchissant leurs frontières territoriales de 1940, les Soviétiques décident d’associer les Polonais prosoviétiques à l’instruction des crimes nazis. La commission d’enquête constituée pour mener les investigations au camp de Maidanek dès sa libération fin juillet 1944 intègre des représentants du Comité polonais de libération nationale (PKWN) créé pour administrer les territoires abandonnés par les troupes hitlériennes. Dirigée par Andrzej Witos, directeur adjoint du PKWN, elle comprend des autorités locales (prélats, médecins, avocats, professeurs de l’université de Lublin), ainsi que trois membres de la commission extraordinaire d’État soviétique dont le médecin légiste Prozorovski. Le premier communiqué chiffre les victimes à 1,5 million, signe de la profonde impression laissée à des hommes qui ont pourtant déjà vu tant de preuves d’exaction depuis 1941. On estime aujourd’hui à environ 300 000 le nombre total de prisonniers passés par ce camp, dont 40% de Juifs (60 000 assassinés).

Prévenus par la Direction politique de l’Armée rouge de l’importance inattendue du site, les premiers opérateurs parviennent très rapidement à Maidanek. À leur suite, Roman Karmen ainsi que le Polonais Alexandre Ford et son équipe y sont envoyés filmer le travail d’investigation de la commission. La dimension industrielle frappe tout particulièrement les photographes et cinéastes qui enregistrent aussi précisément que possible les traces de cette « usine européenne de mise à mort ». Afin de consolider la propagande antinazie, les autorités militaires soviétiques organisent des visites pour les correspondants de la presse étrangère, la population locale et les prisonniers de guerre allemands.

Les Américains et les Britanniques feront de même quelques mois plus tard à Bergen-Belsen, Buchenwald ou Dachau. Cependant, du fait de la géographie des opérations, ils n’ont pu découvrir que des camps de concentration. Seuls les Soviétiques ont été en mesure de filmer les traces de Shoah dans toute son ampleur, sa systématicité et la variété des modes de mise à mort. Leur but initial n’était certes pas de documenter le génocide des Juifs. Mais les corps empilés dans les fosses collectives, les suppliciés des camps d’internement et des ghettos, les témoignages lors des procès, sans parler de l’ouverture des camps d’extermination en Pologne en sont autant de preuves.
Lors du procès de Nuremberg, les Américains diffusent Nazi Concentration Camps, les Soviétiques Les Documents cinématographiques sur les exactions germano-fascistes sur le territoire de l’URSS occupée. Aucun des deux n’insiste sur ce qu’on nommera par la suite le génocide des Juifs. Sur le moment, le film soviétique produit une très forte impression, tant sur les accusés que sur la presse. Mais au final, ce sont les images du rescapé squelettique au visage émacié en habit rayé des camps situés en Pologne (Maidanek et Auschwitz), bien davantage diffusées que celles des autres modes de mise à mort, qui se sont imposées dans l’imaginaire collectif tant en l’Europe de l’Ouest qu’en Europe de l’Est.

Bibliographie

Ilya EHRENBOURG, Vassili GROSSMAN (éd.), Le Livre Noir sur l’extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l'URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945, Paris, 1995. Jeremy HICKS, First Films of the Holocaust.
Soviet Cinema and the Genocide of the Jews, 1938-1946
, University of Pittsburg Press, 2012.
Raul HILBERG, La destruction des Juifs d’Europe, Paris, Gallimard, 2006.
David SCHNEER, Through Soviet Jewish Eyes: Photography, War, and the Holocaust, Rutgers University Press, 2012.
Alexander WERTH, La Russie en Guerre, Paris, Tallandier, 2010.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Les opérateurs soviétiques et la Shoah », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 22 Février 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/operateurs-sovietiques-shoah
Commentaires
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SVE le 23/07/2015 à 12:07:12
Bonjour, pour compléter votre post, voici un excellent site web primé au concours national de la résistance et de la déportation (2014-2015) de 3 élèves collégiens (6e catégorie) consacré à la déportation et au camps de Majdanek :

https://perrieres2015cnrd.wordpress.com/