Le Pont au Change

Date de publication : Novembre 2015

Université d'Evry-Val d'Essonne

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Contexte historique

Les ruines de la ville

Ce tableau illustre l’une des grandes facettes de la vie d’artiste d’Hubert Robert, celle du peintre de la réalité urbaine, en particulier l’urbanisme parisien à la fin du XVIIIe siècle. Dans les années qui précèdent la Révolution française, plusieurs chantiers d’envergure sont lancés par la monarchie et les autorités municipales. En 1786, les maisons édifiées sur le pont Notre-Dame sont détruites, une opération représentée par le peintre. Deux ans plus tard, la démolition des habitations du pont au Change concentre à nouveau l’intérêt de l’artiste et son sens de l’observation. Reconstruit au milieu du XVIIe siècle, cet ouvrage d’art doit son nom aux boutiques de changeurs qui occupaient le site. Il assure alors la jonction entre le Grand Châtelet et l’île de la Cité.

Âgé d’une cinquantaine d’années, l’auteur perpétue à sa manière sa passion pour les ruines architecturales, ici mises en scène au cœur du paysage parisien. Né en 1733, Hubert Robert est élève au Collège de Navarre, puis formé au contact du laboratoire italien. En 1766, il est agréé « peintre d’architecture » au sein de l’Académie royale de peinture et sculpture. Vingt ans plus tard, il s’agit d’un artiste réputé qui reçoit de nombreuses commandes. Maître des ruines, il délaisse ici le registre antique pour une représentation contemporaine, avec deux tableaux consacrés aux démolitions urbaines. Au même moment, Hubert Robert appartient au comité chargé d’organiser les collections royales, une étape préalable à la création du musée du Louvre. Acquis en 1968 auprès d’un collectionneur parisien par la Bayerische Hypotheken und- Wechselbank, ce tableau est déposé de manière permanente à la Alte Pinakothek de Munich. Une seconde version de la même scène, propriété du Musée de Versailles, est exposée au Musée Carnavalet.

Analyse des images

Le processus destructeur

Hubert Robert fixe la scène au cœur du chantier de démolition, alors que les ouvriers sont à l’ouvrage. Il pose son chevalet au centre du tablier, avec un jeu de perspective appuyé une longue ligne de fuite suivant l’axe du pont et la rue Saint-Barthélemy sur l’île de la Cité. Cette technique lui permet d’élargir considérablement le premier plan, afin de l’animer de nombreux personnages.

Des ouvriers s’affairent sur tous les plans du tableau et à tous les niveaux du pont. Plusieurs d’entre eux rassemblent soigneusement d’anciennes poutres, dont le bois est indispensable pour le secteur du bâtiment ou le chauffage des Parisiens. Des blocs de pierre sont également mis de côté, probablement à des fins de recyclage pour d’autres constructions. Un garde armé d’un fusil est présent, pour assurer le service d’ordre et éviter tout pillage sur le chantier.

Les maisons sont largement détruites, avec d’importants monceaux de gravats de chaque côté de la rue. Les débris laissent entrevoir les anciens alignements d’arcades qui couvraient des boutiques. Sur la gauche au second plan, deux immeubles comprenant au moins six étages sont en cours de démolition, avec une grue en contrebas. En face, on remarque les bâtiments de la Conciergerie, dont la célèbre tour de l’Horloge, qui servait de point de référence aux routes royales. La flèche de la Sainte-Chapelle est également visible.

Interprétation

L’urbanisme des Lumières

À travers cette œuvre, Hubert Robert décrit une ville qui se modernise et opère une véritable mue architecturale. Au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle, Paris est un chantier permanent et différents travaux concernent les ponts. Les hautes maisons figurées trois décennies plus tôt sur les tableaux de Jean-Baptiste Raguenet fragilisent les structures porteuses des ponts, en particulier les voûtes, avec des écroulements à répétition. En quelques années, les habitations présentes sur deux des trois ponts du bras nord de la Seine sont détruites. Au même moment, le pont Louis XVI (futur pont de la Concorde) est en cours de construction, alors que le pont de Neuilly, également peint par Hubert Robert, est décintré en 1772, en présence de Louis XV, ce qui permet d’ouvrir l’urbanisme vers l’ouest de la capitale.

Au-delà de l’approche sécuritaire, ces chantiers contribuent à la diffusion des théories hygiénistes. Celles-ci recommandent l’ouverture de l’espace, afin d’améliorer la circulation et de lutter contre la propagation des maladies épidémiques. Ces opérations ouvrent aussi le paysage, avec de nouvelles perspectives sur les principaux monuments de la capitale, ainsi mis en scène.

Bibliographie

De l’Esprit des villes : Nancy et l’Europe urbaine au siècle des Lumières, Versailles, Artlys, 2005.
Youri CARBONNIER, Maisons parisiennes des Lumières, Paris, Presses universitaires Paris-Sorbonne, 2006.
Jean CHAGNIOT, Paris au XVIIIe siècle : Nouvelle histoire de Paris, Paris, Hachette, 1988.
Nicolas COURTIN, Paris au XVIIIe siècle, Paris, Parigramme, 2013.
Pierre LAVEDAN, Nouvelle histoire de l’urbanisme à Paris, Paris, Hachette, 1993.
Guy SAUPIN, Les villes en France à l’époque moderne (XVIe-XVIIIe siècles), Paris, Belin, 2002.

Pour citer cet article
Stéphane BLOND, « Le Pont au Change », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24 Avril 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/pont-change
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