Portrait officiel de Louis XIV

Date de publication : Septembre 2012

Professeur à l'Université Paris VIII

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Contexte historique

On lit, dans les Mémoires du marquis de Dangeau : « Jeudi 10 mars 1701, à Versailles : la goutte du Roi continue ; il se fait peindre l’après-diner par Rigaud pour envoyer son portrait au roi d’Espagne, à qui il l’a promis. »

En effet, dans son testament, daté du 2 octobre 1700, Charles II s’opposait au partage de ses États et les léguait à Philippe de France, le duc d’Anjou, second petit-fils de Louis XIV, à condition que celui-ci renonce à ses droits sur la couronne de France. Ce tableau était ainsi, à l’origine, destiné à rejoindre Philippe V, devenu roi d’Espagne.

Les Mémoires inédits des membres de l’ancienne Académie royale de peinture (II, p. 118) permettent de retracer précisément sa genèse : Hyacinthe Rigaud (1659-1743), déjà célèbre, depuis les années 1680, pour son art du portrait, « ayant fait en 1700 pour Louis XIV le portrait de Philippe V, roi d’Espagne, son petit-fils, quelques jours avant son départ de la France, celui-ci pria le Roy son grand-père, de lui donner aussi son portrait peint de la même main, ce que Sa Majesté lui accorda. Rigaud eut l’honneur de le commencer l’année suivante et, étant achevé, ce monarque le trouva d’une ressemblance si parfaite et si magnifiquement décoré qu’il lui ordonna d’en faire une copie de la même grandeur pour l’envoyer au roi d’Espagne à la place de l’original, qui fut placé à Versailles, dans la salle du trône ».

En réalité, les deux grands portraits de Rigaud, l’original et la réplique, restèrent à Versailles. Le tableau fut présenté à Versailles en janvier 1702, dans le Grand Appartement, à l’admiration dévote des courtisans.

Analyse des images

Ce grand portrait d’apparat (277 cm sur 194 cm) serait en fait un montage, réalisé à plusieurs mains, dans l’atelier de Rigaud : la tête du roi, esquissée par Prieur, un des élèves du maître, aurait été peinte sur une toile indépendante, puis fixée sur la grande toile.

Tout oppose, en effet, la partie inférieure du corps – des jambes de jeune homme, gainées de soie, amorçant un pas de danse – et la partie supérieure : le visage réaliste d’un homme alors âgé de 63 ans. Vieil homme avec un corps de jeune homme, Louis XIV est entouré des insignes de la royauté : le collier de l’ordre du Saint-Esprit, le sceptre – tenu à l’envers, comme une canne ! –, la couronne fermée, la main de justice, et il y apparaît comme hors du temps, dans une sorte d’éternité.

Le tableau de Rigaud construit ainsi un portrait syncrétique, qui illustre parfaitement « les deux corps du roi », le cœur de la problématique du grand livre d’Ernst Kantorowicz, qui a bien expliqué la double nature de la souveraineté (The King’s Two Bodies: A Study in Mediaeval Political Theology) : le roi symbolique, qui ne meurt jamais (la grandeur et les attributs de la monarchie) et le roi physique, le « simple corps » mortel du roi-homme, la personne de Louis XIV.

Ce roi physique est saisi à différents moments de sa vie : maître d’œuvre d’une cour mondaine et brillante (les éléments du costume mondain, sous le manteau du sacre contribuent à créer une distance entre les symboles de la royauté et la personne du roi), en perpétuelle représentation ; grand amateur de ballets ; souverain absolu d’un règne déjà long de 47 ans.

Interprétation

Cet emblème de la monarchie absolue de droit divin fut réalisé l’année même où le château de Versailles parvenait à sa perfection cérémonielle et symbolique quand le roi installa sa chambre au centre même du palais de Versailles, tout à côté de la salle du Conseil où il réunit les ministres et les secrétaires d’État, visualisant ainsi le « deux corps du roi ». Louis XIV affectionnait ce tableau à tel point qu’il ordonna d’en multiplier les copies. Saint-Simon n’hésita pas à appeler Rigaud « le premier peintre de l’Europe, pour la ressemblance des hommes et pour une peinture forte et durable ».

À partir de 1702, nombre d’artistes, peintres ou graveurs, reproduiront cette même figure et sa pose, sans y changer presque rien. Et l’atelier de Rigaud réalisa, jusqu’en 1715, un très grand nombre de « Louis XIV », de dimensions variées, en armure ou en manteau de sacre, en pied ou en buste, qui furent immédiatement répandus en France et dans les cours d’Europe.

Ce tableau est devenu l’archétype des portraits officiels au-delà même des ruptures historiques : depuis la Troisième République, les présidents sont représentés dans une posture proche de celle de Hyacinthe Rigaud.

Bibliographie

KANTOROWICZ Ernst, The King’s Two Bodies: A Study in Mediaeval Political Theology, Princeton University press, 1957.

KANTOROWICZ Ernst, Les Deux Corps du roi : essai sur la théologie politique au Moyen Âge, traduit de l’anglais par Jean-Philippe Genet et Nicole Genet, Paris, Gallimard, 1989.

DANGEAU Philippe, marquis de, Mémoires. Mémoires inédits des membres de l’ancienne Académie royale de peinture.

TSIKOUNAS Myriam, « De la gloire à l’émotion, Louis XIV en costume de sacre par Hyacinthe Rigaud », Sociétés & Représentations, no 26, 2008, p. 57-70.

Pour citer cet article
Joël CORNETTE, « Portrait officiel de Louis XIV », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Juillet 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/portrait-officiel-louis-xiv?i=1255&oe_zoom=2366&id_sel=2366
Liens

La notice de l’œuvre sur le site du château de Versailles
http://collections.chateauversailles.fr/#c4b2ca62-1fcf-450d-9ae8-fc0904e741d2

Une étude de l’œuvre sur le site Panorama de l’art
http://panoramadelart.com/RigaudlouisXIV

Une biographie et quelques œuvres de Hyacinthe Rigaud sur le site de l’Agence photographique de la Réunion des musées nationaux – Grand Palais
http://www.photo.rmn.fr/Package/2C6NU09T089Y

« De la gloire à l’émotion, Louis XIV en costume de sacre par Hyacinthe Rigaud », un article de Myriam Tsikounas, professeur à l’université Paris I – Panthéon-Sorbonne, publié dans la revue Société & Représentations
http://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2008-2-page-57.htm

Émissions consacrées au règne de Louis XIV dans La Fabrique de l’histoire sur France Culture
1/4 : http://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/louis-xiv-14-romain-bertrand-et-gregory-quenet
2/4 : http://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/louis-xiv-24-1715-la-mort-du-roi
3/4 : http://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/louis-xiv-34-1715-leducation-des-enfants-au-xviie
4/4 : http://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/louis-xiv-44-louis-xiv-vu-par-lhistorien-pierre-goubert-ou-la

Commentaires
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julia le 25/11/2014 à 11:11:45
Bonjour, en doit faire l'histoire des arts sur Louis XIV et on doit parler de la composition de l'image: son organisation, ses couleurs...
fandhistoire le 20/05/2014 à 06:05:09
Louis XIV, le Roi "soleil" est certainement un modèle de la monarchie absolue comme cela est dit dans l'interprétation, un archétype.
Mariana le 27/01/2013 à 11:01:43
bonjour, je suis a la recherche de la biographie de hyacinthe Rigaud. Pourriez vous me procurer quelques liens utiles pour pouvoir compléter ma recherche s'il vous plait ?
Merci d'avance
Louis le 06/09/2012 à 09:09:38
Bonjour,

Chaque fois que je scrute ce portrait officiel, je ne peux m'empêcher de le comparer à celui de Louis XVI: soixante ans après, les temps ont changé avec une rapidité effarante et les sensibilités aussi. Louis XVI est indéniablement un monarque des Lumières, un humaniste obsédé par "le bonheur de ses peuples", lesquels lui ont bien rendu mais de façon très... "populaire".
Rien de tel chez le Roi Soleil; c'est sans doute pour cela que son règne se confond avec "le Grand Siècle"...

LOUIS