Le poujadisme

Date de publication : Mars 2017

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Contexte historique

Le « moment » Poujade

 

Parce qu’elle liste de manière assez exhaustive les différents « thèmes » qui lui sont propres, l’Affiche de Pierre Poujade que nous étudions ici permet d’aborder assez largement ce que l’on appelle le « poujadisme ». Diffusée à grande échelle dans toute la France, elle illustre et explique à la fois les ressorts d’un « moment Poujade », qui court de la fin de la IVe aux débuts de la Ve République.

 

C’est en 1953 que Pierre Poujade (1920-2003) devient célèbre. Libraire-papetier à Saint-Céré (Lot) d’où il est originaire, il prend la tête d'un groupe de commerçants qui s'opposent de manière véhémente à un contrôle fiscal. À la tête du Comité de résistance des commerçants et boutiquiers, il entend lutter contre les « excès » et la « dictature » du Trésor Public, avec un certain succès. En novembre 1953, il fonde son propre mouvement syndical, l’Union de la Défense des Commerçants et Artisans du Lot (U.D.C.A) qui attire de plus en plus de sympathisants. Au discours antifiscal et corporatiste fondateur, s’ajoutent bientôt des thématiques assez diverses comme la défense de l’Algérie française et de l’Empire colonial, le rejet du parlementarisme, la critique des « élites » au nom du « peuple », l’anti-syndicalisme (contre les syndicats « traditionnels ») ou encore un certain nationalisme teinté d’antisémitisme et de xénophobie.

 

Aux élections législatives de 1956, l’Union et fraternité française (UFF) de Poujade obtient près de 12% des suffrages (2,5 millions de voix), envoyant 56 députés à l’Assemblée Nationale. Opposé au général De Gaulle à partir de 1958, Poujade voit ensuite son influence diminuer, notamment dans les urnes.

Analyse des images

Une affiche « complète » et pédagogique

 

Cette Affiche de Pierre Poujade ne semble pas s’inscrire dans un moment électoral ou syndical particulier. Aucune date, aucune référence à l’U.D.C.A ou à l’UFF : il s’agit plutôt de présenter de manière complète, pédagogique (et virulente) les combats que porte un homme et ceux qui le suivent ; de « définir » Poujade et le « poujadisme ».

 

Encadrée d’un liseré rouge, une photo de Pierre Poujade occupe un quart de l’affiche (en haut à gauche). En bras de chemises et en action, le leader apparaît dans sa fonction de tribun, robuste, animé, énergique. Le reste du document est occupé par le texte, qui joue des différences de format et de couleurs pour assurer un certain dynamisme et accrocher les regards.

 

En réponse à la photographie et mis en évidence typographique, un premier ensemble définit Poujade : d’abord par ce qu’il n’est pas (« NON ! » : ni un « communiste », ni un « fasciste », ni un « aventurier »), puis plus positivement (un « homme libre »). La seconde partie (verticale) de l’affiche explique pourquoi et surtout pour qui Poujade est « dangereux » : de Gaulle et la constitution de la Vème République, les partis, les politiciens et les parlementaires, les « faux » syndicalistes complices du gouvernement, les impôts, mais aussi le « capitalisme international », les « bradeurs » de l’Empire, ceux qui exploitent les « travailleurs » ou encore l’ingérence de Moscou et de Washington. Autant d’ennemis contre lesquels un appel à la Résistance est ensuite lancé, qui cible aussi les « élites » et les « notables ». Enfin, le bas de l’ Affiche de Pierre Poujade développe un message en deux temps : tous ceux qui auraient à craindre Poujade le « dangereux » faisant barrage contre lui, il faudrait s’unir derrière lui.

Interprétation

Le poujadisme est un populisme

 

Si elle correspond bien évidemment à une époque, à un personnage et à un mouvement qui possèdent leurs propres particularités, l’Affiche de Pierre Poujade semble présenter plusieurs traits caractéristiques du populisme.

 

La personnalisation, tout d’abord. La photographie n’occupe il et vrai qu’un espace relativement restreint, mais toute l’affiche entend définir l’homme qu’il est (multiples mentions de il et lui), les combats qu’il porte et les idées qu’il défend plutôt qu’elle ne fait référence à un mouvement ou à une doctrine politiques et syndicaux. Au texte correspond une image censée incarner et même démontrer ce qui est écrit, où Poujade apparaît dans toute sa vigueur, en homme courageux et simple (bras de chemise, il ne porte pas de costume, contrairement aux élites), un gage de proximité avec les travailleurs ceux qu’il défend (et qu’il comprend) puisqu’il est comme eux.

 

Un mouvement antisystème et anti-élites, ensuite, qui le rangerait du côté du peuple et des travailleurs, des « vraies gens », des « oubliés », des « petits » contre les « gros ». Le poujadisme se présente et se définit d’abord lui-même contre : contre le capitalisme, les élites et les « sortants », et même, dans une curieuse rhétorique, contre ceux qui sont… contre lui (qui « font barrage contre lui »). Il est notable à cet effet que le mot le plus en évidence (gros, gras et rouge) de l’Affiche de Pierre Poujade soit un NON ! indigné, qui entend dénoncer les accusations injustes dont il fait l’objet.

 

Car le message développe aussi une dialectique de la force et de la victimisation. Ainsi, Poujade est-il présenté comme un homme fort, déterminé (photographie), « dangereux » c’est-à-dire menaçant pour les privilégiés. Mais il serait aussi, et pour cette même raison, la victime - un brin paranoïaque - de la stigmatisation et des attaques de la caste qu’il combat.

 

Enfin, il apparaît que le discours poujadiste - ici bien résumé – est assez hétéroclite, qui mêle des accents communistes (« travailleurs, unissez-vous »), nationalistes (dans le contexte de la Guerre Froide) contre « l’ingérence étrangère » et le « capitalisme international » ou encore impérialistes, pourtant difficilement conciliables d’un point de vue idéologique. À ce titre, on comprend que l’Affiche de Pierre Poujade mette en avant et parte d’un homme ancré dans le réel (qui il est, ce qu’il fait, ce qu’il pense sur tel ou tel sujet, ses convictions, ses combats) et non de doctrines qu’il serait autrement impossible de synthétiser.

Notes

BARTHES, Roland, Mythologies, Seuil, Paris, coll. Points, 1957 : « Quelques paroles de M. Poujade » (p. 79-82) et « Poujade et les intellectuels » (p. 170-177).

BORNE, Dominique, Petits bourgeois en révolte ? Le mouvement Poujade, Flammarion, Paris, 1977.

BOUCLIER, Thierry, Les années Poujade - Une histoire du poujadisme (1953-1958), Éditions Remi Perrin, Paris, 2006.

SOUILLAC, Romain, Le mouvement Poujade : de la défense professionnelle au populisme nationaliste, 1953-1962, Paris, Presses de Sciences Po, 2007.

WINOCK, Michel, Populismes français, in Vingtième siècle revue d’histoire, n° 56, octobre-décembre 1997, pp. 77-91.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Le poujadisme », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27 Mai 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/poujadisme
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