Le travail forcé

Date de publication : Février 2012

Agrégée d'histoire, doctorante à l'Université Paris I

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Contexte historique
Le travail forcé dans les camps

Inscrit dans l’idéologie du national-socialisme, le travail forcé occupe une place centrale dans son projet dès l’ouverture des premiers camps de concentration. Cette politique connaît cependant un tournant au printemps 1942 avec l’intégration des camps dans une économie de guerre totale : désormais, toutes les capacités de travail des internés doivent être mobilisées pour alimenter la machine de guerre nazie, et cette main-d’œuvre captive doit devenir rentable selon un processus soigneusement planifié par le régime.

Pour mieux contribuer à l’effort de guerre, des entreprises allemandes contrôlées par la S.S. ou privées ont alors pu employer des déportés à bas coût. Cela a été le cas de plusieurs usines Siemens implantées aux abords des camps de Sachsenhausen et d’Auschwitz. Ce dessin montre des détenues du camp de concentration pour femmes de Ravensbrück alors qu’elles se rendent au travail.

L’auteur, Rudolf Lipus, s’est illustré pendant la Seconde Guerre mondiale par l’importance de sa production artistique pour les services de propagande de la Wehrmacht. C’est pourtant à la demande des autorités communistes est-allemandes que cet artiste a représenté le travail forcé des détenues du camp à l’usine Siemens pour la première exposition du Mémorial de Ravensbrück en 1959, camp libéré par l’U.R.S.S. le 30 avril 1945 et dont elle a fait un symbole. Le contexte de la répression antinazie à l’Est et le souhait de la R.D.A. de se démarquer de l’Allemagne de l’Ouest, accusée de complaisance envers les nazis, ont ainsi contribué à accélérer la conversion de Rudolf Lipus, illustrateur de la propagande nazie très actif jusqu’en 1945.
Analyse des images
Exploitation et déshumanisation

Étroitement encadrée par les S.S. et leurs chiens, la cohorte des déportées pénètre dans l’usine Siemens. Marchant en rangs serrés comme si elles étaient entravées par des chaînes invisibles, dos courbé, bras ballants, les prisonnières ont presque toutes la tête baissée et les yeux au sol, contrairement à leurs gardiens. Réduites à des silhouettes vêtues du même uniforme rayé, rien ne permet de les distinguer l’une de l’autre. Le dessin traduit ainsi la désindividualisation et la déshumanisation des déportés systématiquement voulues par les nazis. Les grands bâtiments et les cheminées qui se dressent à gauche de l’entrée de l’usine bouchent l’horizon comme pour montrer que tout espoir d’un sort meilleur est vain.
Interprétation
De la propagande à la dénonciation

Acteur de la propagande nazie pendant la guerre, Rudolf Lipus s’est reconverti dès la fin du conflit, n’hésitant pas à dénoncer un système qu’il avait auparavant soutenu. À la fois sobre et explicite, ce dessin réalisé pour l’exposition de 1959 illustre la place que les nazis et le complexe industriel allemand ont donnée aux prisonnières dans l’univers concentrationnaire : chosifiées, exploitées jusqu’à la mort, elles n’étaient que du matériel.

Cette œuvre conçue pour le Mémorial avait pour vocation d’aider les visiteurs à mieux se représenter le fonctionnement et la réalité du camp de Ravensbrück. Avec ce dessin dénonciateur d’un système implacable, l’auteur a peut-être aussi cherché à faire oublier sa contribution à la propagande nazie.
Bibliographie
AZEMA Jean-Pierre, BEDARIDA François (dir.), 1938-1948, Les Années de tourmente.
De Munich à Prague : Dictionnaire critique
, Paris, Flammarion, 1995.
BEDARIDA François, GERVEREAU Laurent (dir.), La déportation.
Le système concentrationnaire nazi
, Nanterre, BDIC, 1995.
BILLIG Joseph, Les camps de concentration dans l’économie du Reich hitlérien, Paris, PUF, 1973.
STREBEL Bernhard, Ravensbrück.
Un complexe concentrationnaire
, Paris, Fayard, 2005.
Pour citer cet article
Anaïs GUILPIN, « Le travail forcé », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 29 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/travail-force?i=1217&d=11&c=Guerre%20de%2039-45
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