Le vote des femmes en France : féminisme, pacifisme et antifascisme à l’heure du Front populaire

Date de publication : Mars 2017

Partager sur:

Contexte historique

Le Comité National des Femmes contre la guerre et le fascisme

 

Dans les années 1920 et 30, les suffragistes organisent des campagnes pour revendiquer le droit de vote des femmes à l’occasion de chaque élection importante. C’est le cas à l’approche des élections législatives du 26 avril et du 3 mai 1936, où les espoirs d’une victoire de la gauche semblent  particulièrement propices à faire avancer leur cause.

 

Mais si elle apparaît porteuse, la période 1934-1936 est aussi problématique : l'antifascisme, le pacifisme et la mobilisation en faveur du Front populaire menacent de reléguer les questions de l'émancipation et du vote des femmes au rang de problème secondaire, ou du moins de le dissoudre dans des engagements plus transversaux.

Quoiqu’historiquement proches des mouvements pour la paix et les droits de l’homme, les principales associations féministes entendent se concentrer sur des questions spécifiquement liées aux femmes, apparaissant alors en décalage avec les aspirations de l’époque. De nombreuses militantes en viennent ainsi à privilégier des luttes qu'elles considèrent plus urgentes et s’engagent dans des organisations qui ne sont pas exclusivement dédiés à la cause féministe.

Ainsi, le Comité National des Femmes contre la guerre et le fascisme créé en août 1934 est-il plutôt la section féminine du Comité National contre la guerre et le fascisme (comme il en existe une branche pour les jeunes) que sa version féministe : si la revendication suffragiste n’a pas disparu, comme le montre l’affiche, elle n’est plus la seule, ni peut-être la principale.

Analyse des images

Une affiche composite

 

Comité national des femmes contre la guerre et le fascisme est une affiche de 80 x 60 centimètres éditée et imprimée par le Comité lui-même comme l’indique le bandeau en haut de l’image, ainsi que celui en bas, qui invite à rejoindre cette association. Elle est placardée dans les principales villes françaises au mois de mars-avril 1936. Composée de trois photographies et de sections de textes assez fournies, le document semble délivrer plusieurs messages dont le contenu théorique est par ailleurs assez dense. Plus proche du tract que de l’affiche, elle se caractérise par l’usage de différences typographiques et le mélange entre image et texte.

 

Organisées en diagonale, les trois photographies représentent une femme, un couple, et une petite fille. Selon une iconographie typique du Front populaire (et qui n’est pas sans rappeler celle des pays socialistes), la jeune femme est prise de trois-quarts et regarde au loin, le visage digne et fier. Plus traditionnelle, l’image de la femme en couple assise sur un banc avec son compagnon : tous deux tournent le dos au spectateur pour regarder devant eux, vers leur avenir heureux (sourire de l’homme). Enfin, une petite fille souriante et joufflue, qui est aussi bien la femme de demain (qu’elle sera) que l’enfant (d’une mère), toutes deux évoquées par le texte.

 

Le message principal (en haut et en bas) est mis en évidence  et souligné : « Les femmes françaises veulent voter. Voilà ce que nous, femmes, supplions les électeurs de comprendre ». Organisé en trois paragraphes distincts sur le fond et sur la forme, le reste du texte semble assez hétérogène. Dans un premier temps, il est expliqué pourquoi la femme veut voter (« parce que l’avenir de leur pays les intéresse, et particulièrement celui de leurs enfants qu’elles veulent voir vivre libres, heureux, en paix »). Mais le propos semble s’écarter ensuite  de cette question, proclamant que « la France est un pays riche où il est possible d’organiser le bonheur de tous » (paragraphe central) expliquant ensuite (troisième paragraphe) que pour atteindre ce but, il faut élire « des représentants du peuple et non des délégués des puissances financières, des gros industriels et des hobereaux ».

Interprétation

Féminisme ?

 

Cette affiche illustre bien le problème de l’engagement féministe à l’heure du grand mouvement pacifiste, antifasciste et socialiste qui caractérise la période 1934-1936.

 

La revendication suffragiste est bien présente, et même formellement mise au premier plan. Mais elle est ensuite dissoute dans un message d’inspiration pacifiste (la paix) et antifasciste (la liberté), auquel on a du mal à la relier ici. Les deux paragraphes suivant sont d’inspiration socialiste ou communiste, qui semblent sans rapport avec la cause suffragiste qu’il sont censés expliquer et justifier : elles appellent à voter pour les candidats du Front populaire au nom de la justice sociale et de la répartition des richesses, sans marquer aucune spécificité « féministe » ou même « féminine » (aucune différence avec les arguments habituels sur ce point).

 

Plus centré sur les femmes, le premier paragraphe est assez ambigu. D’une part, il n’explique pas pourquoi la femme doit voter (pourquoi elle en aurait le droit, fondamental) mais, de manière assez originale pour les suffragistes, pourquoi elle veut voter : c’est seulement parce que ses motivations sont bonnes (l’avenir du pays et de ses enfants) qu’elle le mériterait. La femme demande (en fournissant des gages de bonne volonté) plutôt qu’elle n’exige (parce qu’elle en a le droit) ; elle « supplie » par ailleurs les électeurs de la comprendre.

 

D’autre part, il hésite - de manière plus habituelle dans le discours féministe cette fois - entre une conception universaliste et une approche plus utilitariste de la citoyenneté. La femme pourrait voter comme un citoyen « normal » qui s’intéresse à son pays, défend la paix et, ici, des positions socialistes. Mais c’est aussi « particulièrement » comme mère de famille qu’elle est ici évoquée, sa compétence spécifique (et par là utile dans le débat politique) sur les questions concernant le bonheur des enfants devenant un argument.

 

Les photographies elles-mêmes, enfin, oscillent entre la représentation d’une femme « socialiste » libre et indépendante (première image) et celles qui la renvoient au couple (femme « de ») ou à la maternité (photographie de l’enfant).

Bibliographie

BARD, Christine. Les filles de Marianne : histoire des féminismes 1914-1940. Paris : Fayard, 1995.

BARD, Christine. Les Femmes dans la société française au XXe siècle, Paris, Armand Colin, 2001.

BARD, Christine. La crise du féminisme en France dans les années trente, in « continuités et discontinuités du féminisme », les cahiers du Cedref, 1995.

BOUGLE-MOALIC, Anne-Sarah. Le Vote des Françaises, cent ans de débat, 1848-1944, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2012.

ROSANVALLON, Pierre. Le sacre du citoyen. Histoire du suffrage universel en France, Paris, Gallimard, Folio histoire, 1995.

TARTAKOWSKI, Danielle. Le Front populaire, la vie est à nous, Paris, Gallimard coll. « Découvertes », 1996.

VERGNON, Gilles. L'Antifascisme en France de Mussolini à Le Pen, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Le vote des femmes en France : féminisme, pacifisme et antifascisme à l’heure du Front populaire », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27 Mai 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/vote-femmes-france-feminisme-pacifisme-antifascisme-heure-front-populaire
Commentaires