La duchesse de Longueville

Auteur : Jean HUBAC

Inspecteur d'Académie Directeur académique adjoint

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Contexte historique

Un portrait conventionnel

Ce portrait est attribué à l’atelier de Charles et Henri Beaubrun, qui s’illustrèrent dans l’art du portrait de cour sous les règnes de Louis XIII et de Louis XIV, surtout dans celui des reines de France et des dames de la noblesse. On doit en particulier à Charles Beaubrun (1604-1692) des portraits d’Anne d’Autriche et de Marie-Thérèse d’Autriche.

Cette œuvre appartient à une série homogène de portraits de dames de la cour conservée au château de Versailles – homogénéité en raison de leur format, de la pose des dames de la noblesse (toutes assises, tournées de trois quarts vers la gauche ou vers la droite, représentées en robe de soie où dominent souvent le blanc et le bleu, ornée d’un collier de perles et de boucles d’oreille, coiffées à la mode du milieu du siècle…), de l’inscription en grandes lettres dorées indiquant les qualités de la dame peinte. Le portrait de la princesse Anne-Geneviève de Bourbon (1619-1679) se dévoile comme une œuvre de belle facture à la composition symétrique, mais sans réelle originalité artistique.

Analyse des images

Une princesse du sang

Représentée de trois quarts et légèrement tournée vers la gauche, assise sur une chaise de style Louis XIII recouverte de tissu rouge, Anne-Geneviève de Bourbon apparaît dans la fleur de l’âge. Célébrée pour sa beauté autant que pour son esprit, la princesse est représentée dans une riche robe bleue largement décolletée et décorée de perles et pierres (semi-)précieuses. Sa carnation claire et ses boucles blondes (mises en valeur par la couleur sombre du fond), chantées par ses contemporains, en font un idéal de beauté que vient rehausser un simple collier ras-de-cou. Ses yeux fixés dans le vague, dont la couleur peinte ne permet pas de distinguer le bleu turquoise, renvoient à une attitude rêveuse qui peut faire écho à l’idéal nobiliaire et aventureux que la princesse puise dans les romans contemporains. Elle tient entre ses doigts un bouquet de fleurs, renvoi implicite à sa propre beauté et au caractère éphémère de la vie.

Anne-Geneviève de Bourbon est la fille d’Henri II de Bourbon, prince de Condé, et de Charlotte de Montmorency. Princesse de sang royal, elle allie le prestige et la richesse. Sœur aînée de Louis, prince de Condé (dit le Grand Condé), et d’Armand, prince de Conti, elle a une haute opinion de son rang et de son sang, même si elle doit épouser en 1642 le duc Henri de Longueville. On ne sait pas à quelle date a été peint ce portrait, même s’il s’agit probablement d’une œuvre des années 1640, époque à laquelle elle fréquente les hôtels les plus en vue de Paris.

Interprétation

Une Amazone frondeuse

Ce dont cette œuvre rend mal compte, c’est la vie aventureuse d’Anne-Geneviève de Bourbon, qui a tout de la geste héroïque célébrée dans les romans du premier XVIIe siècle (Madeleine de Scudéry lui dédie d’ailleurs Artamène ou le Grand Cyrus). Elle traverse le siècle et en épouse les richesses comme les excès. Partagée entre influence mystique et plaisirs mondains de la vie de salon (elle est une figure essentielle du salon de l’hôtel de Rambouillet) et de la vie de cour, elle vit ses premières décennies sous les feux de la flatterie et de la fortune. Frondeuse précoce dès 1648, elle n’a de cesse de s’opposer avec détermination au cardinal Mazarin, dont elle conteste le pouvoir et dont elle ne supporte pas le refus d’accéder à tous les caprices de son frère le Grand Condé. Parmi les premières princesses du sang à soutenir la Fronde parlementaire, elle se fond sans peine dans la Fronde des princes (et des princesses), qu’elle défend avec fougue à Paris, en Normandie puis à Bordeaux, surtout pendant la captivité de ses deux frères et de son mari de janvier 1650 à février 1651. C’est aussi durant cette période qu’elle noue une relation avec le prince de Marcillac, futur duc de La Rochefoucauld.

Venue à résipiscence du bout des lèvres après 1653 – car elle estime n’avoir accompli que son devoir –, elle connaît une période religieuse de quelques années au terme desquelles elle épouse la cause du jansénisme, après sa rencontre avec Singlin puis avec Lemaistre de Sacy. Son intercession inlassable en faveur des jansénistes échoue à rendre moins rude l’aversion de Louis XIV à leur encontre. Elle se dépense pourtant sans compter dans ce nouveau combat, en agissant auprès du roi ou du pape. En 1669, la paix de l’Église (ou paix clémentine) permet au jansénisme de connaître un répit qui dure jusqu’à la mort de la duchesse. La fin de sa vie est obscurcie par le décès de son fils cadet et par les troubles psychiques de son fils aîné. Ses dernières années sont celles d’une grande aristocrate à mi-chemin entre le monde et Dieu, qu’elle rejoint le 15 avril 1679.

Anne-Geneviève de Bourbon se montre ainsi représentative de ces frondeuses étudiées par Sophie Vergnes, dont l’image brouillée allie conjointement la noblesse de l’esprit avec celle du sang, le sens de l’intrigue et la défense d’intérêts dynastiques, la conversion et la fin de vie édifiante. Digne héritière des Bourbon-Condé et des Montmorency, elle appartient pleinement à cette « noblesse en liberté » (J.-M. Constant) qui s’accommode mal de l’affirmation de l’absolutisme.

Bibliographie

Katia BÉGUIN, Les Princes de Condé : rebelles, courtisans et mécènes dans la France du Grand Siècle, Champ Vallon, « Époques », Seyssel, 1999.
Jean-Marie CONSTANT, La Folle liberté des baroques, 1600-1661, Perrin, Paris, 2007.
Arlette LEBIGRE, La Duchesse de Longueville, Perrin, Paris, 2004.
Sophie VERGNES, Les Frondeuses.
Une révolte au féminin (1643-1661)
, Champ Vallon, « Epoques », Seyssel, 2013.

Pour citer cet article
Jean HUBAC, « La duchesse de Longueville », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 22 Mai 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/duchesse-longueville
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