Le prévôt des marchands et les échevins de la ville de Paris

Date de publication : Février 2016
Auteur : Jean HUBAC

Inspecteur d'Académie Directeur académique adjoint

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Contexte historique

Le portrait collectif d’un corps municipal

Peint à la fin de l’année 1647 ou au début de l’année 1648, à la veille de la Fronde, le portrait collectif du prévôt des marchands et des échevins de Paris fait partie des commandes passées à Philippe de Champaigne par les édiles municipaux pour mettre en valeur leur fonction et leur réussite sociale. En 1648, Champaigne rencontre un vif succès, en particulier pour la qualité de ses portraits. Sollicité par l’Église et par la Cour depuis les années 1620, il devient peintre officiel du roi durant les dernières années du règne de Louis XIII et le début de celui de Louis XIV. Son activité de portraitiste est à son sommet pendant la minorité de Louis XIV, période à laquelle il se rapproche du milieu janséniste.

Le prévôt des marchands et les quatre échevins de Paris qui l’assistent n’échappent pas à la mode du portrait et commandent régulièrement leur portrait depuis le XVIe siècle. Élus officiers municipaux pour deux ans par un collège restreint au cours d’élections sur lesquelles le pouvoir royal pèse de toute son influence, ils forment le « petit bureau » du corps de ville, qui exerce des fonctions administratives et judiciaires et des compétences variées ayant trait à l’organisation de la ville (circulation, voirie, approvisionnement, fêtes…).
Ils sont aidés, ici derrière le prévôt, par un greffier de ville, un receveur du roi et un procureur du roi. En 1648, le titulaire de la prévôté des marchands est issu d’une grande lignée de robins (homme de loi). Il s’agit de Jérôme Le Féron, président à la deuxième chambre des enquêtes du parlement de Paris. Renouvelés par moitié tous les ans, les échevins de Paris sont à cette même date Jean de Bourges, Geoffroy Yon, Gabriel Fournier et Pierre Helyot (receveur général des pauvres). Ces notables influents sont à la fois en concurrence avec le parlement de Paris quant à la définition de sa sphère de compétences et issus du même milieu bourgeois que les parlementaires.

Analyse des images

Pour la plus grande gloire des édiles parisiens

La toile se décompose en deux parties verticales séparées par un crucifix posé sur un autel orné d’un bas-relief représentant sainte Geneviève, patronne de Paris, ainsi que les armes de la ville. Au pied du crucifix, les clés de la ville reposent entrecroisées sur un coussin noir. Sur les quelques marches tapissées surélevant l’autel se détachent deux blasons (les armes de Jérôme Le Féron sont reconnaissables à gauche, symétriquement à celles de Jean de Bourges, le plus ancien des échevins, élu en 1646. À droite de l’autel, les quatre échevins sont dans une attitude de recueillement ou d’oraison, agenouillés et les mains jointes, l’un d’eux tenant un livre (de prière ?) à la main. À gauche, Jérôme Le Féron domine de sa stature et de sa robe rouge aux reflets soyeux les autres personnages ; en tant que prévôt des marchands, il est le maître de cette vénérable assemblée. Derrière le prévôt, le procureur du roi précède le greffier et le receveur de la ville. Six des huit hommes regardent fixement le spectateur, comme pour le rendre témoin de leur piété et de leur attachement à leur ville. La monotonie des vêtements est rompue par la diversité des visages et par leur expressivité.

Il se dégage de la composition une impression de gravité, de maîtrise et d’équilibre (voire de raideur), que viennent renforcer les solides colonnes dont on n’aperçoit que les parties inférieures et l’effet de symétrie produit par l’axe vertical Christ/sainte Geneviève. La tenture fleurdelisée déployée entre les deux colonnes – et qui sépare la scène peinte d’un arrière-fond que l’on devine sombre – inscrit la geste échevinale dans un cadre monarchique fort. Elle rappelle que la soumission à Dieu est aussi une allégeance au roi et au principe légitime et légitimateur de la royauté. Le roi est à la fois présent et absent, et la tenture définit le premier plan comme un espace scénique où se meuvent les bourgeois parisiens.

Interprétation

Un manifeste politique, social et religieux

S’agit-il d’une sorte d’ex-voto célébrant la guérison du jeune roi, atteint en novembre 1647 de la petite vérole – épisode que Le Féron avait déjà choisi pour faire frapper une médaille au début de l’année 1648 ? Cette hypothèse est plausible, mais elle est concurrencée par une interprétation plus politique et traditionnelle du portrait. En s’inscrivant dans la tradition des portraits du corps de ville parisien et en en reprenant les principaux codes picturaux, ce « portrait corporatif » (B. Dorival) rappellerait l’attachement légaliste et religieux des officiers municipaux. La tenture fleurdelisée serait donc le symbole tangible du lien privilégié et légitimateur entre le roi et le corps de ville. Après le début de la Fronde, à l’été 1648, on verra effectivement le bureau de ville tenter l’apaisement dans le contexte des troubles parlementaires naissants.

Cette grande toile est ainsi un manifeste politique, social et religieux. Elle assimile les robins que sont les échevins à une noblesse de cœur et de gravité, sinon de sang immémorial. Il s’agit bien ici de mettre en valeur la réussite sociale des échevins et du prévôt des marchands, tout en les inscrivant dans une piété ostentatoire. Cette affirmation contribue parallèlement à installer ces bourgeois dans la sphère politique du Paris de la minorité royale et à montrer une vision hiérarchisée et strictement organisée des structures institutionnelles de la monarchie française.

Champaigne poursuivra la tradition des « portraits corporatifs » et peindra deux autres représentations du prévôt des marchands et des échevins, en 1652 et 1656. Il ne reste cependant que des fragments de ces toiles.

Bibliographie

Bernard DORIVAL, Philippe de Champaigne (1602-1674) : la vie, l’œuvre et le catalogue raisonné de l’œuvre, Laget, Paris, 1976.
Louis MARIN, Philippe de Champaigne ou la présence cachée, Éditions Hazan, Paris, 1995.
Alain TAPIÉ et Nicolas SAINTE FARE GARNOT (sous la dir.), Philippe de Champaigne (1602-1674).
Entre politique et dévotion
, Éditions de la Réunion des musées nationaux, Paris, 2007.

Pour citer cet article
Jean HUBAC, « Le prévôt des marchands et les échevins de la ville de Paris », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24 Avril 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/prevot-marchands-echevins-ville-paris
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