L’apogée du culte de Staline

Date de publication : avril 2019

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Contexte historique

Le dernier des révolutionnaires de 1917

En 1950, Nina Nikolaevna Vatolina (1915-2002) dessine une nouvelle version d’un sujet devenu récurrent en 1936, Staline remercié par des enfants « pour leur enfance heureuse ». Ce slogan figurant sur une banderole d’une parade sur la place rouge en juillet 1936 a été réutilisée par la Pravda pour commenter la photographie de Staline portant dans ses bras la petite Gelia Markizova qui tenait un bouquet de fleurs. Elle en a déjà réalisé deux en 1938 et en 1939, avant-guerre, au sein d’une production pléthorique de centaines d’affiches déclinées aussi en banderoles, timbres, etc. Sa signature est l’une des plus connues, son style coloré avec des personnages typiques en gros plan parmi les plus reconnaissables.

À 72 ans, Joseph Vissaronovitch Djougachvili, dit Staline, semble immortel. Il a survécu aux geôles tsaristes, à la révolution et à la guerre civile, mené l’URSS sur la voie de l’industrialisation et de la victoire sur le nazisme en 1945. Depuis la disparition du Guide de la révolution Lénine le 21 janvier 1924, il a manœuvré pour écarter son rival Léon Trotski, l’exiler (1929) et le faire assassiner (1940). Il a déchaîné la Grande Terreur en 1937-1938 et fait juger aux Procès de Moscou (1936-1938) les principaux dirigeants historiques du parti unique, tels Zinoviev, Kamenev, Boukharine.

Analyse des images

La génération stalinienne

Parmi les nombreuses variations sur ce thème, l’affiche de 1950 fait le choix de la verticalité et d’une lecture ascendante de gauche à droite. Le slogan bien connu apparaît en rouge en haut à gauche, comme le titre d’un ouvrage ; il insiste sur le terme « MERCI » alors que d’autres affiches mettaient plutôt en avant le mot Staline. Les couleurs simples, apaisantes – blanc, noir, gris, orangé – des costumes et du décor anonyme permettent de faire ressortir le rouge ornant le foulard de pionnier du garçon, les nœuds dans les cheveux de la petite fille, le col de général de Staline. Les roses rouges, symbole universel d’amour, contrastent avec les œillets rouges qui ornent en général les bustes des grandes figures communistes lors des cérémonies. Les fleurs tenues par la fille rappellent s’il le fallait qu’une petite Soviétique a eu la joie d’approcher pour de vrai le Guide. La composition en triangle inversé renverse celle des Pietà de la Renaissance et reconfigure la notion de Trinité. Il n’y a qu’un seul père ici, vers lequel les regards des enfants incarnant la population soviétique convergent unanimement. Les regards échangés et le sourire échangés illustrent le slogan tout en dénotant la confiance totale.

Interprétation

Le culte de la personnalité

Le culte de Staline, dénoncé de façon cynique par Nikita Khrouchtchev lors d’une session secrète du XXe Congrès du parti communiste en octobre 1956, plonge ses racines dans le rapport du peuple au tsar, puis à Lénine. L’empereur autocrate était aussi le chef temporel de l’Église officielle orthodoxe et la figure de Nicolas II a été promue lors de la première guerre mondiale. En 1917, une Kerenskimania fait rage en Russie pendant le bref règne d’Alexandre Kerenski à la tête du Gouvernement provisoire. À la mort de Lénine, embaumé et placé dans le mausolée, Staline se sert de l’image et de citations tronquées du Guide disparu pour opposer le « léninisme » à un supposé « trotskisme ». Si le dirigeant suprême n’a jamais encouragé directement son culte, il le rend possible par un changement majeur de la vision historique. En 1927, il renonce à l’internationalisme pour plaider le « socialisme en un seul pays » ; à partir du milieu des années 1930, on réintègre à l’histoire nationale les figures de grands dirigeants comme Ivan le Terrible, Pierre le Grand et Catherine la Grande. Enfin, le désir de plaire au « petit père des peuples » parmi les responsables communistes font qu’ils multiplient des demandes du type du baptême de la ville de Tsaritsyne en Stalingrad. Ils honorent ainsi celui qui se veut le père de la nation, d’une nouvelle religion d’État et d’un nouvel empire.

En visant les enfants, la propagande s’adresse à la première génération de Soviétiques n’ayant connu que lui comme dirigeant, fondement explicite de l’Union soviétique communiste du futur. Ce lien direct délégitime la génération intermédiaire implicitement jugée inaboutie dans la transformation du soi communiste. Il reconfigure aussi finement le vieux duo marxiste-léniniste du Guide et des masses, tout en jouant sur les problématiques ethniques cruciales pour cimenter l’empire autour du régime. Mais ce slogan devait apparaître bien cruel à une génération qui, au lieu des quelques années de paix relative entre 1933 et 1937, avait connu l’épreuve terrible de la « Grande Guerre patriotique ».

 

Bibliographie

Oleg Khlevniouk, Staline, Paris, Gallimard, 2017.

Nina Tumarkin, Lenin Lives ! The Lenin Cult in Soviet Russia, Cambridge, Harvard University Press, 1983.

Nicolas Werth, La Terreur et le désarroi. Staline et son système, Paris, Perrin, 2007.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « L’apogée du culte de Staline », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 23 septembre 2019. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/apogee-culte-staline
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