Duel architectural à l’Exposition universelle de Paris de 1937

Date de publication : avril 2019

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Contexte historique

Guerre ou paix ?

Le photographe Fernand Baldet (1885-1964) a réalisé au moins 41 prises lors de ses quatre visites (du 19 septembre au 31 octobre) à l’Exposition universelle de Paris de 1937. Équipé de son matériel allemand de pointe Leica, ce spécialiste en images d’astronomie consacre surtout sa pellicule couleur Agfacolor aux bâtiments des provinces françaises et très peu aux pavillons étrangers : on n’a retrouvé aucun cliché du troisième pavillon le plus célèbre, celui de l’Espagne républicaine où la fontaine au mercure d’Alexandre Calder et le Guernica de Pablo Picasso signifient l’engagement des artistes contre la guerre.

Les expositions universelles ont pris leur essor avec la révolution industrielle dont elles devaient présenter les principales réalisations ; suivant la première à Londres en 1851, Paris en a déjà accueilli en 1855, 1867, 1878, 1889 et 1900. En 1936, le nouveau gouvernement de Front populaire décide de relancer l’idée d’une manifestation internationale placée plus que jamais sous le signe de la paix. La guerre d’Espagne embrase l’Europe entière, suscitant des réactions contrastées selon les gouvernements et l’engagement de volontaires dans les deux camps, que symbolisent les écrivains français Drieu La Rochelle (nationalistes) et André Malraux (républicains). Contrairement à l’Espagne, la France demeure un champ de bataille avant tout idéologique : si le nazisme ne séduit pas encore, et que l’impuissance face aux audaces hitlériennes inquiète, les ligues d’obédience fasciste se multiplient, au point de menacer le gouvernement lors de la journée du 6 février 1934. Après avoir connu une décrue rapide au début des années 1920, le parti communiste noue une alliance avec les anciens ennemis socialistes en 1935. La contre-culture communiste et la classe ouvrière entrent dans leur âge d’or. Tout est donc en place pour que l’exposition serve de décor à cet affrontement des idéologies.

Analyse des images

 

Le néo-classicisme en force

Ce cliché est a priori le premier pris par Baldet en arrivant sur le site de l’Exposition. Elle est prise depuis la rive gauche de la Seine, sur le quai de Grenelle situé immédiatement à l’ouest de la tour Eiffel. Le photographe se situe donc au niveau du centre régional et pointe l’objectif sur les sections étrangères placées sur la colline de Chaillot entre le fleuve et le Trocadéro. La composition équilibrée entre ciel bleu pâle d’automne, bleu profond à reflets de l’eau et pierre claire des bâtiments est relevée de la couleur vive des étendards nationaux. Si le drapeau nazi se reconnaît sans peine, les Soviétiques ont pris soin d’adjoindre à leur drapeau fédéral ceux des républiques également représentées. On distingue aussi à gauche du pavillon allemand celui de la Pologne, à droite celui du Portugal, tous deux de taille plus humaine.

Baldet adopte un point de vue plus décentré que les représentations usuelles, sans doute dans l’intention de saisir en enfilade les bâtiments dans toute leur longueur. Car il ne s’est pas agi seulement d’ériger des tours où se toisent l’aigle nazie et la sculpture réaliste-socialiste en métal de Vera Moukinha L’Ouvrier et la kolkhozienne, ici vue de dos. Le pavillon soviétique dessiné par l’architecte Boris Iofan fait plus de 150 mètres de long, s’orne d’une frise sculptée d’après un dessin de Iossif Tchaïkov représentant les 11 nationalités soviétiques, et présente à l’intérieur les réussites économiques du régime. Le pavillon allemand dessiné par l’architecte en chef d’Hitler, Albert Speer, se caractérise lui aussi par son caractère massif et son style classique. La disposition face à face en fait la porte d’entrée grandiloquente de la partie internationale de l’Exposition.

Interprétation

L’histoire en marche

Le face à face n’a pas été prémédité par les organisateurs de l’Exposition, mais la disposition des deux bâtiments à cette place très en évidence dans la géographie parisienne y a nécessairement contribué. La guerre des symboles a d’ailleurs failli ne jamais avoir eu lieu : dans ses Mémoires, Speer assure qu’en apprenant la situation des pavillons, Hitler entendait boycotter la manifestation pour éviter un voisinage aussi déplaisant. L’architecte l’aurait au contraire convaincu de l’intérêt et fait espionner le chantier adverse afin d’affiner sa propre réalisation. Il faut bien sûr faire la part du rôle qu’aimerait s’attribuer l’un des très rares hauts responsables nazis à n’avoir pas été condamnés après la défaite de 1945. Il n’en reste pas moins que seules l’Union soviétique et l’Allemagne sont prêtes à temps pour l’inauguration le 25 mai 1937. Des ouvriers ont été envoyés spécialement des deux pays pour gagner la compétition… qui se solde par un match nul, les deux bâtiments ayant reçu conjointement la médaille d’or pour l’architecture. Le palmarès pléthorique de l’Exposition est d’ailleurs remarquablement œcuménique, signe d’une volonté de pacification bien dans l’esprit de ce genre de manifestation internationale.

Le cliché de la confrontation des puissances fait oublier d’autres signes aussi importants. Si les étrangers ont pu découvrir l’architecture nazie lors des Jeux Olympiques de Berlin de l’été 1936, elle s’exporte désormais et renie les expérimentations du Bauhaus des années 1920. Le régime hitlérien se veut l’héritier de la culture antique et de l’Allemagne médiévale incarnée par la cité de Nuremberg. De même, le bâtiment signé par Iofan ignore volontairement les audaces du constructivisme de la décennie précédente. Il porte gravé en larges lettres la mention 1917-1937 : ce rappel de la révolution d’Octobre, joint à la frise des nationalités, affirme à la bolchevique que la véritable histoire du pays a commencé 20 ans auparavant. Les Soviétiques ont aussi parfaitement joué le jeu de l’exposition internationale en livrant à l’intérieur un luxe de détails sur les réussites économiques et le progrès social, avec un luxe parfois tapageur. C’est là que résonne le message essentiel adressé à la classe ouvrière internationale, en particulier française dans le contexte du Front populaire.

Bibliographie

Sylvain Ageorges, Sur les traces des Expositions universelles de Paris-1855-1937, Éditions Parigramme, 2006.François Gentili, « Les sculptures du pavillon de l’URSS à l’Exposition de 1937 », Les nouvelles de l'archéologie [En ligne], 134 | 2013, mis en ligne le 01 janvier 2016.Robert H. Kargon et alii, World’s Fairs on the Eve of War. Science, Technology, and Modernity, 1937-1942, University of Pittsburgh Press, 2015.

 

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Duel architectural à l’Exposition universelle de Paris de 1937 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 20 juin 2019. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/duel-architectural-exposition-universelle-paris-1937
Commentaires
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François Ratte le 04/04/2019 à 07:04:05
S’il est exact que les dignitaires nazis n’ayant pas été condamnés à l’issue de la Seconde guerre mondiale se comptent sur les doigts d’une main, Albert Speer n’en fait pas partie. Le tribunal de Nüremberg l’a condamné à une peine de vingt ans de réclusion, qu’il a purgée à la prison de Spandau.

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