1937 : les « actions » féministes

Date de publication : Mars 2017

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Contexte historique

Militantismes

 

La victoire du Front populaire aux élections législatives d’avril-mai 1936 fait souffler un vent de liberté et de progrès social sur le pays. Pour la première fois, Léon Blum nomme trois femmes sous-secrétaires d'État : Cécile Brunschvicg (présidente de l'Union française pour le suffrage des femmes, l’UFSF) à l'éducation nationale, Suzanne Lacore à la santé publique et Irène Joliot-Curie à la recherche scientifique. 

 

Mais alors que la Chambre des députés se prononce une nouvelle fois (et cette fois à l’unanimité) en faveur du vote des femmes le 30 juillet 1936, le gouvernement s'abstient et n’oblige pas le Sénat à inscrire ce texte à son ordre du jour. Par ailleurs, l’influence des trois sous-secrétaires d'État reste plus que limitée au sein d’un gouvernement qu’elles quittent assez rapidement : Joliot-Curie (pour raisons de santé) au bout de trois mois, Brunschvicg et Lacore le 21 juin 1937.

 

Au sein des associations féministes et suffragistes, le débat est alors relancé entre les tenantes d’un militantisme « modéré » qui cherche l’appui des partis politiques (l’UFSF et la Ligue française pour le droit des femmes, LFDF) et celles qui, comme Madeleine Pelletier ou encore Louise Weiss (à la tête de son association La femme nouvelle, créée en 1934) dénoncent la « passivité » des premières, préférant défier les institutions et emprunter des voies plus « radicales » inspirées des suffragettes anglo-saxonnes.

Au cours de la période 1936-1937, plusieurs « actions » sont ainsi organisées, destinées à attirer l’attention de la presse et marquer l’opinion.

Analyse des images

Une manifestation suffragiste à L’Exposition Universelle.

 

Du 25 mai au 25 novembre 1937, l’Exposition internationale des « Arts et des Techniques appliqués à la Vie moderne » (ou Exposition Universelle) se tient Paris, sur le Champ-de-Mars et dans les jardins du Trocadéro. C’est dans ce cadre que se déroule la scène de Manifestation pour le droit de vote des femmes françaises, 1937, qui représente la tenue d’une manifestation suffragiste.

 

Près d’un bâtiment moderne et vitré (vraisemblablement l’un des pavillons de l’Exposition) et avec La Tour Eiffel (modernisée à cette occasion) en arrière fond, on aperçoit Louise Weiss (visible au centre de l’image, derrière un micro) entourée d’une vingtaine de militantes. Trois d’entre elles tiennent des pancartes imprimées par La femme nouvelle (visible en haut de la feuille) qui énoncent en lettres majuscules que « la femme française doit voter ».

 

Parmi les personnes présentes, des femmes de tous âges, dont plusieurs sourient ou regardent l’objectif (premier plan, à droite ; femme à la droite de Louise Weiss). On note également la présence de deux hommes (à gauche au premier plan, à droite au second rang), ainsi que la tenue assez moderne (pantalon et haut imprimé) d’une jeune militante (juste à gauche de Louise Weiss).

 

Le groupe qui pose ainsi pour le photographe de ce cliché de presse est saisi comme un ensemble qui ferait corps (pour défendre une cause commune), réparti en arc de cercle de part et d’autre de Louise Weiss, figure centrale (au sens propre et figuré) de ce rassemblement organisé à dessein.

Interprétation

« Jeter le féminisme dans l’arène de l’actualité »

 

Ce cliché donne à voir l’une des « actions » menées par Louise Weiss et les membres de La femme nouvelle, ainsi que ses modalités. Il s’agit d’irruptions bien ciblées dans l’espace public lors d’événements divers, destinées à attirer la presse (c’est le cas ici puisque ce cliché sera repris dans les médias et largement diffusé). Selon les mots de Louise Weiss, il est en effet nécessaire de « jeter le féminisme dans l’arène de l’actualité » par des interventions originales (souvent ironiques et provocatrices), sans hésiter à troubler l’ordre public ni à déranger les hommes dans leurs habitudes, afin de « bousculer l’inertie » des consciences et des pratiques.

 

Et le procédé semble bien rodé, puisque les affiches et le micro ont été préparés. C’est qu’en effet, les militantes n’en sont pas à leur coup d’essai : elles organisent un lâcher de ballons rouges lestés de tracts dans le stade où se joue la finale de la Coupe de France de football (juin 1936) ; font une distribution de myosotis (fleur qui signifie symboliquement "Ne m'oubliez pas") aux députés (juin 1936) ; offrent aux sénateurs des chaussettes avec l'inscription « Même si vous nous donnez le droit de vote, vos chaussettes seront raccommodées » (juin 1936) ; occupent la piste du champ de course de Longchamp, lors du Grand Prix, avec des pancartes portant l'inscription "La Française doit voter" (juin 1936) ; ou encore s'enchaînent les unes aux autres pour empêcher la circulation rue Royale à Paris en juillet 1936.

 

Dans tous ces précédents comme dans celui qui est représenté par cette photographie, l’effet de surprise et de décalage (entre le décor ou la nature de l’événement d’une part et le message suffragiste d’autre part) recherché donne plus de résonnance au message et aux revendications. Ici, le cadre est idéal, symbolique à plus d’un titre : il s’agit d’abord de Paris (capitale, lieu de pouvoir et métonymie de la France) qui est un temps centre de l’attention internationale (pour l’Exposition) ; mais aussi d’un rendez-vous justement dédié à la modernité (architecturale) dont se réclament les suffragistes qui dénoncent l’archaïsme de ceux qui s’opposent au vote des femmes. On comprend alors que la femme française (membre de ce pays moderne) doit voter.

Bibliographie

BARD, Christine. Les filles de Marianne : histoire des féminismes 1914-1940. Paris : Fayard, 1995.

BARD, Christine. Les Femmes dans la société française au XXe siècle, Paris, Armand Colin, 2001.

BOUGLE-MOALIC, Anne-Sarah. Le Vote des Françaises, cent ans de débat, 1848-1944, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2012.

BERSTEIN, Serge. La France des années 1930, Paris, Armand Colin, collection Cursus, 2003.

BERTIN, Célia. Louise Weiss, Paris, Albin Michel, 1999

HUARD, Raymond. Le Suffrage universel en France Paris, Aubier, 1991.

WEISS, Louise. Ce que femme veut, Paris,  Gallimard, 1946.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « 1937 : les « actions » féministes », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 23 Juin 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/1937-actions-feministes
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