Le vote des femmes en France : le « référendum » du 26 avril 1914

Date de publication : Mars 2017

Partager sur:

Contexte historique

Le mouvement « suffragiste » français en pleine effervescence

Si plusieurs associations françaises avaient milité pour le droit de vote des femmes au cours du XIXe siècle, il faut attendre le tournant du XXe siècle pour voir l’idéologie « suffragiste » prendre réellement corps et s’imposer, au-delà des seuls cercles féministes, dans le débat social et politique.

 

En 1906, une proposition de loi de Paul Dussaussoy propose que les femmes puissent voter aux élections locales (« dans les élections aux conseils municipaux, aux conseils d'arrondissement et aux conseils généraux »). En 1907, Madeleine Pelletier lance le journal « La Suffragiste » et, en 1909, l'Union française pour le suffrage des femmes (UFSF) est créée. La même année, le député Ferdinand Buisson, fondateur puis président de la Ligue française des droits de l’homme, publie un rapport favorable au vote des femmes pour les élections municipales. Malgré ces initiatives et un activisme grandissant de ceux qui le défendent, le droit de vote des femmes est toujours rejeté par la Chambre des députés et le Sénat.

 

Le 26 avril 1914, le grand quotidien national Le Journal et différents mouvements suffragistes comme la Ligue française pour le droit des femmes organisent un référendum « sauvage » en marge des élections législatives. Invitées à voter dans des bureaux de vote improvisés et par correspondance, les femmes se mobilisent, faisant de ce scrutin officieux un véritable succès. À la question « Mesdames, Mesdemoiselles, désirez-vous voter un jour ? » il est répondu 505.972 bulletins « je désire voter » contre 114 bulletins négatifs.

 

Pour Le Journal comme pour d’autres titres de presse, de nombreuses photographies relatant ce jour historique sont réalisées puis largement diffusées ; parfois ultérieurement sous forme de cartes postales. On y aperçoit des urnes dans la rue, des votantes, des rassemblements, des opérations de distribution de tracts et de signatures de pétitions, mais aussi parfois, comme avec Réunion du Comité pour le vote des femmes, les préparatifs de ce 26 avril.

Analyse des images

Au cœur des préparatifs du 26 avril 1914

Cette photographie a été prise par Maurice-Louis Branger (1874-1950), photographe et créateur de l'agence de reportage Photopresse, connu notamment pour ses nombreux clichés représentant la vie culturelle, politique ou judiciaire dans la capitale.

 

En ce 26 avril 1914, la scène se déroule dans l’appartement parisien où se trouve le siège du secrétariat général de la Ligue française pour le droit des femmes. Plusieurs de ses membres sont réunis, qui préparent divers documents relatifs au référendum sur le droit de vote des femmes : photos (sur la gauche, qui représentent un portrait d’une figure féministe, peut-être Maria Verone elle-même), tracts et bulletins seront ainsi distribués (parfois sous formes de « pochettes » les rassemblant). Destinées à être placardées dans les rues et brandies dans divers rassemblements ce 26 avril, des affiches « La Femme doit voter », sous titrées de la mention suivante « depuis 1789, les Françaises réclament du Parlement la déclaration des Droits de le Femme » et publiées à l’occasion par Le Journal recouvrent une bonne partie de la table auprès de laquelle s’affairent les protagonistes de cette scène.

 

L’assemblée est très majoritairement constituée de femmes, jeunes ou plus âgées, assez élégamment vêtues, têtes nues ou portant des chapeaux. Seuls un homme, moustachu (à gauche) et un petit garçon (à droite) représentent le sexe masculin. Assise à droite et train d’écrire, on distingue Maria Verone, journaliste, avocate et célèbre militante féministe, alors présidente de la Ligue française pour le droit des femmes.

Interprétation

Dans les coulisses d’un jour historique pour le droit des femmes

 

Cette photographie plonge le spectateur au cœur des préparatifs, lui permettant en quelque sorte d’assister de l’intérieur aux  « coulisses » de ce jour unique et particulier. L’atmosphère assez intime (nous sommes dans un salon) entraîne alors une certaine proximité avec ses acteurs. Avant de s’exprimer dans l’espace public avec plus d’éclat et de bruit, la journée du 26 avril semble ainsi d’abord organisée avec méthode, détermination, responsabilité et sérénité.

Car en ce jour si important, l’ambiance semble plus studieuse qu’enthousiaste. Les mines sont solennelles, parfois graves. La scène paraîtrait presque banale, quotidienne, ne seraient-ce les larges affiches qui rappellent l’objet de cette réunion et qui, par leur sous-titre, inscrivent cette revendication dans une perspective historico-révolutionnaire en évoquant la référence de 1789. Le droit de vote des femmes serait ainsi le pendant logique et complémentaire de la Déclaration des Droits de l’Homme.

Pour autant, l’impression donnée par cette photographie n’est pas celle de « sans-culottes » modernes. Il apparaît au contraire que, loin d’être les enragées ou les esprits farfelus que dénoncent leurs adversaires, les féministes à l’œuvre sont des dames bien mises, sérieuses et d’allure respectable. Il est vrai que les conférencières et dirigeantes des diverses associations féministes viennent le plus souvent de la bourgeoisie urbaine et sont, comme les avocates, habituées à la prise de parole.

Ce cliché témoigne aussi indirectement du fait que, malgré l’engagement notable de certains hommes, le féminisme est encore largement une affaire de femmes en 1914. Le scrutin est organisé par des femmes et pour des femmes (« Mesdames, Mesdemoiselles, désirez-vous voter un jour ? »).

Bibliographie

BARD, Christine. Les filles de Marianne : histoire des féminismes 1914-1940. Paris : Fayard, 1995.

BARD, Christine. Les Femmes dans la société française au XXe siècle, Paris, Armand Colin, 2001

BOUGLE-MOALIC, Anne-Sarah. Le Vote des Françaises, cent ans de débat, 1848-1944, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2012.

HUARD, Raymond. Le Suffrage universel en France Paris, Aubier, 1991.

KLEJMAN, Laurence et ROCHEFORT, Florence. « Vérone (Maria), 1874-1938 », in Dictionnaire des intellectuels français, dir. Jacques Juillard and Michel Winock, Paris : Seuil, 1996.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Le vote des femmes en France : le « référendum » du 26 avril 1914 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 27 Mars 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/vote-femmes-france-referendum-26-avril-1914
Commentaires