Jean Moulin

Date de publication : janvier 2015

Conservateur général, Directrice du Musée du Général Leclerc et de la Libération de Paris et du Musée Jean Moulin (Paris Musées) Directeur de recherche à Paris 4

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Contexte historique

Cette photographie de Jean Moulin (1899-1943) a contribué à nourrir la légende du héros de la Résistance. Antérieure à l’Occupation, elle a été choisie par sa sœur, Laure Moulin, pour la cérémonie du transfert des cendres au Panthéon le 19 décembre 1964 et utilisée par elle, en 1969, en première de couverture de la biographie consacrée à son frère. La légende est ainsi née.

D’aucuns l’ont datée postérieurement à sa tentative de suicide du 17 juin 1940 pour expliquer que son écharpe aurait dissimulé sa vilaine cicatrice. Il n’en est rien ; les circonstances de la réalisation de ce cliché sont maintenant connues.

Venu passer quelques jours chez sa mère et sa sœur à Montpellier mi-février 1940, Jean Moulin est pris en photo par Marcel Bernard, son ami d’enfance, aux Arceaux, près de la promenade du Peyrou. Il est alors préfet d’Eure-et-Loir.

Cette photographie est aussi l’histoire d’une amitié. Marcel Bernard a été le camarade de jeu du jeune Moulin sur le Champ de Mars, à Béziers. Ayant perdu son grand frère, il a reporté l’affection fraternelle sur son ami d’enfance. « Jean aimait Marcel Bernard comme un frère », écrit Laure. Marcel Bernard est un photographe de talent qui réalise de nombreux clichés de son ami.

Analyse des images

La célèbre photographie, très posée, montre Jean Moulin vêtu d’un pardessus, emmitouflé dans une écharpe, portant le feutre. Il n’est pas très satisfait du résultat, trouvant la photographie trop figée, et écrit de Chartres le 12 mars 1940 : « Ce n’est pas bien brillant pour un virtuose comme lui. » Comme la plupart des méridionaux, Jean Moulin est frileux. Le feutre, le pardessus et l’écharpe sont les caractéristiques de la mode masculine de l’époque.

La physionomie de « Rex » dans la clandestinité est bien différente de celle de l’hiver 1940. Il porte le plus souvent, pour des raisons pratiques, bérets et canadiennes. Les résistants qui l’ont côtoyé, comme Daniel Cordier, son secrétaire, soulignent ses traits creusés, fatigués et amaigris par la dure vie de résistant, qui rappellent les photographies de son adolescence.

Interprétation

Entré dans l’administration sans vocation, Jean Moulin s’est révélé un grand serviteur de l’État au point de devenir l’une des gloires du corps préfectoral. Il a construit sa carrière grâce à l’appui de son père et de ses amis, dont Pierre Cot, ministre de l’Air (1933-1938), qui en a été l’un des plus grands artisans. Dans le désastre de juin 1940, Jean Moulin est l’un des rares préfets à rester à son poste jusqu’au bout, obéissant ainsi aux ordres du ministre de l’Intérieur, Georges Mandel.

Le 17 juin 1940, les officiers de la Wehrmacht le somment de signer un document accusant à tort les troupes noires de l’armée française de massacres de civils. Passé à tabac et craignant de finir par céder sous les coups, il se tranche la gorge pour éviter le déshonneur. « Mon devoir est tout tracé. Les Boches verront qu’un Français aussi est capable de se saborder », écrit-il fin 1940. Sauvé de justesse, il reprend ses fonctions avant d’être révoqué début novembre pour avoir refusé de « démettre un certain nombre de conseillers généraux ». Le gouvernement de Vichy le juge trop proche des idées du Front populaire auquel il a appartenu. Au demeurant, deux ans plus tard, Pierre Laval lui propose en vain un poste important, qu’il refuse car il ne veut pas pactiser avec un gouvernement qui prône la révolution nationale et la collaboration.

Faisant passer l’amour de la République avant tout, il réalise la mission confiée par le général de Gaulle, chef de la France libre, en imposant, en préfet jacobin, l’union de l’ensemble des composantes de la Résistance, mouvements, syndicats et partis politiques, en vue de la Libération dans le conseil de la Résistance. Dominant les divergences, il a apporté au chef de la France libre le soutien d’une Résistance unie, confortant sa légitimité comme chef d’un gouvernement en guerre. Il donne toute sa mesure d’homme d’État.

Bibliographie

AZÉMA Jean-Pierre, Jean Moulin : le rebelle, le politique, le résistant, Paris, Perrin, 2003.

CORDIER Daniel, Jean Moulin : la République des catacombes, Paris, Gallimard, coll. « La Suite des temps », 1999.

LEVISSE-TOUZÉ Christine, VEILLON Dominique, Jean Moulin : artiste, préfet, résistant (1899-1943), Paris, Tallandier / ministère de la Défense, 2013.

MOULIN Laure, Jean Moulin, Paris, Presses de la Cité, coll. « Coup d’œil », 1969.

Pour citer cet article
Christine LEVISSE-TOUZE, « Jean Moulin », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 18 octobre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/jean-moulin
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