Les jésuites, une hydre monstrueuse

Date de publication : septembre 2016

Professeur d'histoire moderne à l'Université de Nice-Sophia Antipolis.

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Contexte historique

Les jésuites en procès

Comme l’écrit le père Charles de Neuville, 1762 est pour les jésuites l’année du « naufrage ». Le 6 août 1762, le parlement de Paris déclare la Compagnie de Jésus « inadmissible par nature dans tout État policé » et ordonne aux jésuites « de renoncer pour toujours au nom, à l’habit, aux vœux, au régime de leur société ; d’évacuer les séminaires, les noviciats, les collèges, les maisons professes sous huitaine ». Les jésuites sont expulsés du vaste ressort du parlement de Paris, bientôt suivi par la plupart des parlements de province.

C’est le dénouement d’un conflit qui oppose les magistrats « gallicans », partisans d’une Église de France qui défend jalousement son autonomie par rapport au pape, aux ultramontains – littéralement ceux qui regardent au-delà des Alpes, vers Rome –, au premier rang desquels les jésuites qui font vœu d’obéissance au pape. De nombreux magistrats sont par ailleurs de tradition janséniste, or les jésuites ont été dans la première moitié du siècle les ennemis déterminés du jansénisme – une dissidence catholique condamnée par Rome.

Avant, pendant et après les procès faits à la Compagnie de Jésus, de virulentes campagnes d’opinion opposent les deux camps. Ces campagnes utilisent non seulement les pamphlets mais aussi les gravures satiriques, comme cette Coutumes des jésuites publiée en 1762. Depuis les guerres de religion du XVIe siècle, l’image satirique est omniprésente comme mode d’expression politique dans les crises qui déchirent la France. Peu chère, largement diffusée par les colporteurs et les partisans de tel ou tel camp – ici les antijésuites –, elle permet de toucher ceux qui maîtrisent peu la lecture, et d’offrir aux lettrés la possibilité de décoder les allusions à l’actualité, jeu alors très apprécié des lecteurs.

Analyse des images

L’hypocrisie jésuite condamnée

Les serpents enroulés autour de leurs bras les désignent comme des êtres maléfiques. La gravure suit ici le parlement de Paris pour qui la théologie de la Compagnie est jugée « destructive de tout principe de religion et même de probité ». Comptant leurs pièces d’or devant des caisses de marchandises, les jésuites sont âpres au gain.  

La gravure fait clairement allusion à l’affaire qui est à l’origine du procès qui leur est fait en France. Un jésuite du nom de La Valette avait en effet créé une plantation de canne à sucre à la Martinique et une maison de commerce pour financer ses entreprises missionnaires. Pendant la guerre de Sept Ans (1756-1763), il fait faillite et ses créanciers l’attaquent en justice devant le tribunal de commerce. C’est alors que le parlement se saisit de l’affaire qui devient une véritable affaire d’État.

D’après la gravure, les jésuites ont d’autres vices. La flèche et le poignard sur le sol font écho aux accusations de conspiration portées contre eux. La légende dénonce le « jésuitisme » comme fauteur de troubles et favorisant les régicides : « ils viennent de prouver leur ardeur homicide », en référence à la tentative d’assassinat du roi de Portugal, Joseph Ier, en 1758 dont on les accuse et qui est à l’origine de la première expulsion des jésuites d’un pays catholique.

Interprétation

Monstruosité jésuitique

Les jésuites utilisent beaucoup l’image au XVIIIe siècle, notamment pour relayer leur œuvre missionnaire. Ici, au contraire, l’image se retourne contre eux. Si son titre évoque les illustrations des « coutumes » orientales ou amérindiennes qu’ils publient dans leurs œuvres, il est ici détourné pour montrer l’hypocrisie des jésuites et sa sanction : les pères sont punis par le Tout Puissant lui-même, explique la légende, et dévorés par un monstre, en comparaison desquels ils apparaissent ridiculement petits. Mais sur le fond, c’est bien leur Compagnie qui est monstrueuse. Sa destruction doit donc se faire sans la moindre pitié.

C’est le sens de la légende qui rappelle que les jésuites sont accusés d’armer le bras des assassins – Ravaillac pour le meurtre d’Henri IV en 1610 – et de justifier le régicide, crime monstrueux s’il en est dans une Europe monarchique : « Eternels ennemis des Puissances suprêmes ». En France, l’attentat de Damiens en 1757 contre Louis XV est venu raviver les soupçons. Ces agissements sont d’autant plus odieux que les jésuites ont l’oreille des rois qu’ils confessent depuis Henri III. Ils trahissent d’autant plus leur confiance qu’ils ont fait vœu d’allégeance au pape, donc au souverain d’une puissance étrangère, les Etats pontificaux, qui se trouve en même temps être le chef de l’Eglise catholique.

La gravure montre clairement sur la partie inférieure gauche les jésuites acharnés à détruire les royaumes catholiques, symbolisés par les armes du royaume de Portugal, et celles de France à fleur de lys. En pleine actualité, alors que la condamnation de la Compagnie vient d’être signifiée, cette gravure salue donc l’œuvre salvatrice des parlements et appelle le roi à délivrer la France d’une hydre monstrueuse. C’est chose faite deux ans plus tard : un édit royal de novembre 1764 supprime la Compagnie, avant qu’un édit de mai 1767 bannisse les jésuites du royaume.

Bibliographie

Pierre-Yves Beaurepaire, La France des Lumières (1715-1789), Histoire de France, Paris, Belin, 2011, 839 p. (édition compacte 2014).

Pierre-Antoine Fabre et Catherine Marie (éd.), Les Antijésuites. Discours, figures et lieux de l'antijésuitisme à l'époque moderne, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010, 644 p.

Pour citer cet article
Pierre-Yves BEAUREPAIRE, « Les jésuites, une hydre monstrueuse », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 15 décembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/jesuites-hydre-monstrueuse
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