L'exposition d'art dégénéré en 1937

Date de publication : Mars 2014

Responsable des archives historiques au sein de la Cité de l'Architecture et du Patrimoine.

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Contexte historique

La condamnation de l’art moderne par les nazis

Pris lors de l’exposition Entartete Kunst organisée en 1937 à Munich par les nazis, ce cliché du mur sud de la salle n° 3 semble appartenir à un ensemble de plusieurs photographies retrouvé dans les archives des musées d’État de Berlin en 1990. En l’état actuel des recherches, leur auteur n’est pas connu. C’est cependant à l’aune de cette découverte, bien que la manifestation ait été un évènement majeur de la politique culturelle nationale-socialiste, que l’identification des œuvres présentées lors de cette exposition a été rendue possible.

Dès l’accession au pouvoir en 1933 d’Adolf Hitler, de virulentes attaques sont sans cesse formulées contre les recherches picturales initiées dans les années 1910 par les artistes expressionnistes allemands, qu’ils appartiennent au courant Die Brücke, der Blaue Reiter ou au mouvement dada. Souhaitant s’éloigner des représentations traditionnelles de l’art, ils proposent des langages esthétiques nouveaux et variés dont certains semblent amplement s’inspirer des arts primitifs africains comme du cubisme. L’opposition entre les deux esthétiques aboutit en 1937 au décrochage des cimaises des musées nationaux allemands d’environ 16 000 œuvres d’avant-garde. Une sélection de 650 d’entre elles sont alors rassemblées à Munich, pour y être présentées lors de l’exposition Entartete Kunst, visitée par environ trois millions de visiteurs au cours d’une itinérance de quatre années en Allemagne et en Autriche.

Analyse des images

L’exposition Entartete Kunst de Munich en juillet 1937

Cette photographie, par sa composition, est assez peu lisible, bien qu’elle soit extrêmement graphique. Elle représente une vue de l’exposition Entartete Kunst organisée à partir du 19 juillet 1937 à Munich ; la mise en scène, pourtant savamment orchestrée, inspire immédiatement l’incompréhension puis, très vite, la désapprobation du visiteur. L’accrochage à l’anglaise des œuvres, loin de les mettre en valeur, les étouffe en supprimant leur lisibilité. Pour chacune d’entre elles sont indiqués son prix d’achat en Reichsmarks, son année d’acquisition et l’institution muséale allemande qui s’en est portée acquéreur. Il s’agit là encore de susciter l’aversion du public, en mentionnant l’énormité des sommes des acquisitions, dans le contexte économique difficile des années 1920.

Au premier plan, la statue Adam et Eve de Christoph Voll (1897-1939) et un bronze, La Femme famélique, 1928, de Karel Niestrath (1896-1971). Sur la cimaise sont visibles trois œuvres du peintre expressionniste allemand Otto Mueller (1874-1930, Müller dans l’image) : Nus, 1918/1919, et Gitans devant une tente, 1925, décrochées des cimaises de la Galerie Nationale de Berlin, ainsi que Trois Femmes, 1922, toile autrefois présentée au Kaiser Wilhelm Museum de Krefeld.
Le long de la cimaise court une partie de cette phrase : « Die Jüdische Wüstensehnsucht macht sich Luft – Der Neger wird in Deutschland zum Rassenideal einer entarteten Kunst » dont la traduction : « La nostalgie du juif à retrouver le désert se révèle – En Allemagne, le nègre devient l’idéal racial de l’art dégénéré » dévoile une conception raciste de l’art revendiquée par les nazis.

Interprétation

L’Art et la Race

Les nazis mettent en scène, lors de cette présentation publique, leur combat pour éliminer la « souillure de l’étranger » afin de mettre en lumière la pureté de l’âme allemande. Le visiteur a d’ailleurs la possibilité de visiter l’exposition de l’art officiel à la Maison de l’Art allemand, pendant de l’exposition Entartete Kunst, dont la muséographie aérée, classique et rythmée montre des corps athlétiques de guerriers disposés en regard des beautés classiques du Phidias d’Hitler : le sculpteur Arno Breker. Par cette manifestation de Munich, le visiteur semble avoir la liberté de confronter par son expérience visuelle les deux conceptions artistiques en lice : l’art moderne et l’art officiel allemand. Or, force est de constater que, ne disposant pas des clefs de lecture qui sont les nôtres, le public est loin d’imaginer la puissance de l’emprise de la propagande mise en place par Joseph Goebbels dans le domaine des arts plastiques, souhaitée originellement par le Führer.

Bibliographie

· Stephanie BARRON, Degenerate art: the fate of the avant-garde in Nazi Germany, Los Angeles, Los Angeles County Museum of Art, 1991.

· Uwe FLECKNER, Das verfemte Meisterwerk: Schicksalswege moderner Kunst im Dritten Reich, Berlin, Akademie Verlag, 2009.

· Éric MICHAUD, Un art de l’éternité, l’image et le temps du national-socialisme, Paris, Gallimard, 1996.

· Lynn H. NICHOLAS, Le Pillage de l’Europe, Paris, Le Seuil, 1995.

Pour citer cet article
Emmanuelle POLACK, « L'exposition d'art dégénéré en 1937 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Novembre 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/exposition-art-degenere-1937
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