• Cloître des Cordeliers à Reims.

    Paul CASTELNAU (1880 - 1944)

  • Voitures d’ambulances attendant les blessés à Boesinghe en Belgique, 10 septembre 1917.

    Paul CASTELNAU (1880 - 1944)

  • Bombardement des 2 et 3 septembre 1916, Dunkerque.

    Paul CASTELNAU (1880 - 1944)

Paysages ravagés de la guerre de 1914-1918

Date de publication : Avril 2009

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Contexte historique

La ruine de l’Europe en guerre

De 1914 à 1918, la Grande Guerre fait rage aux quatre coins du globe, se concentrant en France sur une bande de 800 kilomètres de long et d’une trentaine de kilomètres de large : à la fin de 1914, la guerre d’usure succède à la guerre de mouvement. À l’arrière, les familles ont les yeux rivés sur cette frontière matérialisée par les réseaux de tranchées, d’où les nouvelles crédibles peinent à parvenir, tant communiqués et lettres des poilus se veulent rassurants. Plutôt que les horreurs de la guerre, rendues sensibles par les annonces de décès, les civils cherchent à renseigner le quotidien, à s’imaginer la survie de ceux qui défendent la patrie de leur corps.

Même si c’était le cinéma qui incarnait la véritable nouveauté dans la documentation du réel de la guerre, la photographie a joué un rôle important dans la stratégie militaire (repérages) et dans la communication à l’adresse des soldats du front ou des civils de l’arrière. D’abord appelé au Service géographique de l’armée, Paul Castelnau (1880-1944) est versé aux côtés de Ferdinand Cuville à la Section photographique des armées, créée en 1915, et couvre pendant deux ans l’ensemble des fronts en France, puis au Proche-Orient en 1918. Les images qu’il en rapporte sont réalisées grâce au procédé autochrome breveté par les frères Lumière en 1903 et commercialisé en 1907. Il nécessite un certain temps de pose, contrairement aux appareils portatifs à pellicule noir et blanc que de nombreux soldats possèdent, en dépit des interdictions. Cette contrainte technique conduit Castelnau à la saisie de scènes plutôt statiques, et il photographie en particulier les destructions de la Grande Guerre – qu’elles soient passées (Reims), continues (Belgique) ou répétées (Dunkerque) : la guerre s’installe, et ses ravages s’étendent.

Analyse des images

La destruction en couleurs

Le 26 septembre 1914, la cathédrale de Reims est touchée de plein fouet par les bombes allemandes, nouvelle « atrocité » culturelle après la destruction de Louvain fin août. Le cloître des Cordeliers, complètement rasé, permet au photographe d’essayer des jeux de perspective et de lumière : son cliché est légendé « effet de contre-jour ». À l’arrière-plan se dressent les tours intactes de la cathédrale, qui auraient pu connaître le sort du couvent : ne plus être qu’un amas indistinct de pierres calcinées et de gravats où poussent les herbes folles.

La scène située en Belgique quelques mois plus tard frappe par la pâleur des couleurs, comme si tout avait été recouvert de poussière durant l’été. Précairement abrités derrière un bâtiment en ruines, dont le toit dresse pitoyablement sa charpente démantelée vers le ciel, les ambulances et leur conducteur (à l’arrière-plan) attendent. Seule la fumée noire qui obscurcit le ciel indique la proximité du front. Les ornières et trous creusés dans le sol témoignent de la répétition des actions militaires, rendant désormais impropre à l’activité agricole une terre qui faisait la richesse des plaines du Plat Pays.

Le bombardement de Dunkerque, en septembre 1916, n’a rien de comparable avec les ruines de Reims ou l’occupation de la Belgique ; mais ici, la destruction est saisie sur le vif. Les clichés de l’entrepôt des Bains sont les plus spectaculaires de la série consacrée à cet événement, et cette image se distingue par sa composition très équilibrée. Ciel et terre se partagent l’espace horizontalement, la tour restée debout fait le lien entre les deux et divise l’image verticalement. À droite, les projections d’eau voilent le bâtiment situé dans la perspective ; adultes et enfants civils observent la scène sans participer. À gauche, on distingue les pompiers en action, fragiles sauveteurs face à l’ampleur des destructions, nettement soulignée par l’imposante machine en acier au premier plan, au bord du cadre.

Interprétation

« Atrocités » culturelles et vie suspendue

Sur les 375 autochromes de Paul Castelnau conservés à la médiathèque de l’Architecture et du Patrimoine, environ 200 représentent Reims et ses habitants, survivants de pierre et de chair. Dans son célèbre article du Matin (29 septembre 1914), Albert Londres écrit que « ce n’est plus la cathédrale, c’est son apparence », que la photographie ne pourra en rendre l’état, pas plus qu’elle ne rend « la teinte du mort ». La litanie de ruines et de boutiques dévastées permet pourtant à Castelnau de s’exercer, lui le géographe qui ne connaissait rien à la technique photographique avant d’être affecté à la Section photographique. Mais pas plus que les combats, il n’ose prendre en photo les blessés, le sang, l’urgence qui va bouleverser l’endroit d’un instant à l’autre ; l’absence d’hommes inscrit toutefois la présence de la mort. Les clichés de Dunkerque bombardé en septembre 1916 ont sans doute peu frappé le public alors abreuvé d’images du paysage lunaire de Verdun. Mais ils mettent en scène un front mal connu, à la réputation trouble – les habitants de la zone occupée par les troupes allemandes sont surnommés « Boches du Nord » – et aux héros discrets.

Développés sur plaque de verre (20x30 cm), les autochromes seront projetés en diapositives. À la différence du cinéma où les procédés de colorisation ne font pas illusion, la couleur rend particulièrement vivants les clichés, destinés à captiver l’attention lassée d’une population qui subit aussi la guerre sur le plan psychologique. Cela dit, à l’instar des clichés de presse, les autochromes se réduisent en fait à des scènes de genre anecdotiques, sans rapport avec une expérience de guerre où triomphent la mort et la violence. Héritiers du modèle pictural de l’impressionnisme en peinture et de la veine pictorialiste de la photographie, ils trahissent la vocation documentaire et testimoniale du cliché en le faisant pencher du côté de la mise en scène artistique, échouant à restituer la modernité du conflit.

Bibliographie

Jean-Jacques BECKER, La Première Guerre mondiale, Belin, 2008 (rééd.).
Laurent GERVEREAU et alii, Montre la guerre ? Information ou propagande, Paris, CNDP, 2006.
John HORNE, Alan KRAMER, 1914, les atrocités allemandes, Tallandier, 2005.
Jean-Marie LINSOLAS, Jean-Baptiste PERETIE, « La photographie de guerre : un miroir du vrai ? », dans Christophe PROCHASSON et Anne RASMUSSEN (dir.), Vrai et faux dans la Grande Guerre, Paris, La Découverte, 2004, p.
96-111.
Pierre VALLAUD, 14-18, la Première Guerre mondiale, tomes I et II, Paris, Fayard, 2004.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Paysages ravagés de la guerre de 1914-1918 », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 01 Octobre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/paysages-ravages-guerre-1914-1918?i=981&d=71&c=Guerre%20de%2014-18&id_sel=1767
Commentaires
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Histoire-image le 13/02/2012 à 02:02:07
Bonjour,

Merci pour votre commentaire!
En effet, Le mot autochrome est un mot féminin et elles étaient couramment regardées sous la forme d'une image projetée agrandie.

Nous allons corriger ces erreurs très rapidement.

A bientôt !

Anne-Lise
aucun le 13/02/2012 à 10:02:45
Bonjour,
Une petite précision au passage : on dit une autochrome et non un autochrome.
Une plaque est tirée et non "développée sur plaque de verre".
La plaque de verre après tirage était en effet avant tout destinée à la projection, et non à être projetée en diapositive.
Cordialement
S.E