Rassemblements contre les acquittements de Nuremberg

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Contexte historique
Le cliché pris en octobre 1946 à Berlin dans la zone soviétique est à situer dans un double contexte que reflètent les deux banderoles sur la façade du bâtiment : d’une part l’annonce du verdict du Tribunal de Nuremberg, d’autre part, la tenue des premières élections municipales après la défaite du Troisième Reich.

Le Procès de Nuremberg (14 novembre 1945- 1er octobre 1946) intenté contre 24 des principaux responsables du Troisième Reich, première mise en œuvre d’une juridiction pénale internationale, est un moment de confrontation des ex-alliés de la guerre. Le rapport de forces tourne en défaveur des Soviétiques qui au fil des mois perdent le contrôle sur la tournure des événements au bénéfice des Américains. L’énoncé du verdict est senti comme un affront et le juge soviétique Nikitchenko proteste officiellement contre l’acquittement de trois des accusés, Hans Fritzsche, Franz von Papen et Hjalmar Schacht, dont la cour a échoué à prouver la participation consciente aux crimes répertoriés. Staline et Molotov, son ministre des affaires étrangères, décident alors de lancer une campagne de protestation contre la « libération de trois criminels » dans la zone d’occupation soviétique de l’Allemagne, et particulièrement dans la partie de Berlin qu’ils contrôlent. En réalité, les trois accusés sont rapidement rejugés par des tribunaux de dénazification mis en place dans les zones occidentales et condamnés, au moins dans un premier temps (car von Papen sera relâché en appel).

Au moment où est prise cette photographie, Berlin, situé en pleine zone soviétique est, conformément aux accords, divisé en quatre secteurs d’occupation avec une direction quadripartite qui connaît des tensions grandissantes. Les Soviétiques accentuent leur pression et soviétisent leur zone. L’assemblée municipale mise en place à leur arrivée jouit d’une constitution provisoire prévoyant des élections en octobre 1946. Celles-ci seront marquées par une victoire du Parti social démocrate (SPD) et de l’Union chrétienne démocratique (CDU), ce qui est un grave échec pour les Soviétiques qui ont soutenu le SED (Parti socialiste unifié d’Allemagne), fondé en avril 1946 sur le modèle du Parti communiste soviétique. La victoire de ce dernier leur aurait en effet permis de prendre pied à Berlin de manière définitive et légale.
Analyse des images
La photographie montre une foule de dos, tournée vers un bâtiment qui bouche entièrement l’horizon. Il s’agit du Karl Liebknecht Haus qui vient d’être restauré pour abriter, comme avant 1933, le siège du parti communiste. Il est probable que la foule attend l’allocution d’un de ses responsables (on aperçoit des micros disposés dans l’embrasure d’une fenêtre). Le point de vue légèrement en surplomb et le cadrage large permettent de saisir simultanément la foule massée jusqu’au pied du bâtiment, comme les slogans qui s’étalent sur la façade. Celui du haut affirme que le SED est le « moteur de la reconstruction du Grand Berlin », tandis que celui du bas exige que Schacht, von Papen et Fritzsche soient jugés par un tribunal allemand.
Interprétation
Le photographe Carl Weinrother qui a œuvré sous le Troisième Reich puis, à partir des années 1950, en Allemagne de l’Ouest, montre ici une unité ambiguë : moins un soutien populaire actif qu’une présence statique. Le spectateur ne peut observer qu’une uniformité grise, sans visage, à l’exception de trois profils masculins saisis de trop loin pour qu’on puisse en distinguer l’expression. Nulle émotion n’est donc palpable. C’est l’image non pas d’une foule attentive mais d’une masse indistincte dont le photographe a peut être voulu suggérer la relative docilité.
Bibliographie
Francine HIRSCH, « The Soviets at Nuremberg: International Law, Propaganda, and the Making of the Postwar Order », American Historical Journal, juin 2008, pp.
701-730.
Cyril BUFFET, « De la voie particulière à l’impasse politique : la recomposition du paysage politique en Allemagne occupée », dans F.D.
Liechtenhan (dir.), Europe 1946 : entre le deuil et l’espoir, Bruxelles, éd.
Complexe, 1996.
Bernd BONWETSCH, Gennadij BORDJUGOV, Norman NAIMARK, Sowjetische Politik in der SBZ.
Dokumente zur Tätigkeit der Propagandaverwaltung (Informationsabteilung) der SMAD
unter Sergei Tjulpanow, Bonn, 1998.
Wolfgang BENZ, Deutschland unter alliierter Besatzung 1945—1949/1955, Berlin, 1999.
Jan FOITZIK, Sowjetische Militäradministration in Deutschland (SMAD)1945—1949.
Struktur und Funktion
, Berlin, 1999.
Pour citer cet article
Valérie POZNER, « Rassemblements contre les acquittements de Nuremberg », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 21 Septembre 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/rassemblements-contre-acquittements-nuremberg
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