Les « tondues » de la Libération

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Contexte historique
Une démonstration publique

Accusées à tort ou à raison de collaboration avec l’occupant allemand, on estime entre 20 000 et 40 000 le nombre femmes qui furent tondues en France entre 1944 et la fin 1945. Qu’il s’agisse comme le plus souvent de collaboration « horizontale » (de celles qui, par amour, pour chercher à survivre ou du fait de leur métier, ont couché plus ou moins régulièrement avec les nazis) ou de collaboration plus classique (délation, espionnage, participation à diverses opérations), les coupables subissent le même châtiment infâmant.

Dès les premiers jours de la Libération, avec une seconde vague importante au retour des prisonniers de guerre et des requis du STO au printemps 1945 et jusqu’à la fin de cette année, ce sont des civils rendant spontanément la « justice » (mais dans un cadre officiel, un fonctionnaire étant présent) ou même les pouvoirs en place (notamment comités locaux de Libération) qui organisent ces très nombreuses « cérémonies » sur tout le territoire.

Publiques par définition puisqu’elles doivent exhiber la punition et les punies, les tontes et par là-même les tondues sont presque toujours photographiées. Que les images soient utilisées par la presse qui les diffuse largement, ou, comme c’est le cas pour Femmes françaises tondues pour collaboration, à des fins de reportage (ici pour l’armée américaine), elles possèdent une valeur à la fois documentaire et symbolique lourde de sens.
Analyse des images
La « cérémonie » de la tonte

Cette photographie anonyme a été prise en Basse-Normandie en 1945, vraisemblablement pour le compte de l’armée américaine. Elle représente une partie d’un groupe de femmes tondues (l’ensemble est coupé sur la droite pour le spectateur) qui, placées sur la remorque d’un camion (on devine la cabine du conducteur, sur la gauche), sont montrées et exposées au regard. Le convoi, un temps à l’arrêt, semble passer à proximité d’une place centrale d’un village, ou d’un lieu en tout cas symbolique et public (le drapeau français peut renvoyer à un monument aux morts ou à la place de la mairie), délimité par deux maisons visibles à l’arrière-plan.

Assez nombreuses et pour beaucoup assez jeunes, les femmes sont vêtues sans distinction particulière. Toutes sont fraichement tondues, le visage grave, tendu et sombre. Beaucoup baissent la tête, l’air contrit, n’osant regarder devant elles (notamment les trois femmes assises au premier plan pour le spectateur). L’une d’entre elles, debout, essuie ses larmes. Trois personnes non tondues (qui appartiennent donc au groupe de ceux qui punissent) se trouvent debout à l’arrière de la remorque (sur la droite), dont deux tiennent un bout de papier faisant office d’écriteau sur lequel est inscrit : « Le char des collaboratrices ».

Dans un contraste saisissant, un autre homme assis sur la cabine du camion (à gauche) et coiffé d’une casquette joue du tambour, sans doute pour attirer et avertir la population, la mine réjouie et l’humeur presque festive.
Interprétation
Expiation et purification

Ce cliché permet tout d’abord de saisir l’aspect théâtral de ces cérémonies. Il s’agit là en effet d’une véritable mise en scène, qui n’est pas sans évoquer les théâtres de foires ou les manifestations officielles. La remorque du camion fait ici office d’estrade (dont la barrière délimite l’espace représenté de ceux qui le regardent), l’homme au tambour de bateleur, ceux qui tiennent l’écriteau de hérauts. Festive et grave à la fois, cette mise en scène instituée et officielle semble presque archaïque (mis à part le camion), ancrée dans une tradition d’abord médiévale puis séculaire de punitions spectaculaires (bûchers ou tontes pour les sorcières ou les femmes adultères, exécutions, etc.).

Le corps des tondues est ici symboliquement nié, déféminisé. La chevelure, cette parure qui est comme la métonymie de leur nature dangereusement séductrice et immorale (et qui renvoie à la chair par où ces femmes ont justement péché), est rasée dans une opération de purification. Une opération qui efface aussi plus généralement la honte et la souillure de l’occupation pour tous par l’expiation, la souffrance et le châtiment de certaines.

Parce qu’elle se déroule sur la place ou la rue du village devant les habitants, elle constitue une réappropriation symbolique et officielle (drapeau français) de l’espace public. Parce qu’elle semble menée et exécutée exclusivement par des hommes (les seuls non tondus), elle se comprend aussi comme la réaffirmation et le retour d’un certain ordre social et sexuel, celui de la domination légitime et légitimée que les bons (français et non plus étrangers) mâles exercent sur les femmes et leur corps, cet objet éternel de fantasmes et d’inquiétude de ceux qui veulent asseoir et exercer leur pouvoir.
Bibliographie
ABDELOUAHAB Farid, L’année de la liberté : juin 1944 – juin 1945, Paris, Acropole, 2004.
AZÉMA Jean-Pierre, Nouvelle histoire de la France contemporaine.
14 : De Munich à la Libération, 1938-1944
, Paris, Seuil (coll. Points Histoire, no 114), 1973 (réimpr. 2002).
FRANÇOIS Dominique, Femmes tondues : la diabolisation de la femme en 1944.
Les bûchers de la Libération
, Coudray-Macouard : Cheminements (coll. La Guerre en mémoire), 2006.
VIRGILI Fabrice, « Les “tondues” à la Libération : le corps des femmes, enjeu d’une réaproppriation », in Françoise Thébaud [dir.], Résistances et Libérations.
France.
1940-1945
(Clio.
Histoire, Femmes et Société
, no 1-1995), Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1995.
Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Les « tondues » de la Libération », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/tondues-liberation?i=1319
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