Le faux Hitler

Date de publication : mars 2016

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Contexte historique

La chute du IIIe Reich en images

La progression des forces alliées contre les nazis a donné lieu à la production et à la diffusion de très nombreuses images prises par les vainqueurs, ou sous contrôle direct de ces derniers. Sur le front est, dans le sillage des conquêtes de l’Armée rouge, les autorités militaires soviétiques organisent ainsi la réalisation de multiples photographies ou films de reportage qui montrent au monde entier leur triomphe et la déroute de l’ennemi.

Et parmi ces épisodes à la portée historique et iconographique extraordinaires, la bataille de Berlin (16 avril – 2 mai 1945) fait évidemment figure de morceau de choix, thème d’innombrables représentations de l’entrée et de la victoire de l’Armée rouge ainsi que de ses conséquences dans l’ancienne capitale du IIIe Reich.

Si les photographes (amateurs ou professionnels, civils ou militaires) de cet épisode se comptent par centaines, rares sont ceux à jouer un rôle aussi important du côté soviétique qu’Evgueni Khaldei, auteur du cliché Le Faux Hitler, pris dans les premiers jours de mai 1945. Correspondant de guerre membre de l’agence Tass, il a vite acquis une vraie notoriété auprès de ses contemporains pour ses photographies du conflit. La plus fameuse de toutes, qui montre un soldat russe hissant le drapeau rouge de l’Union soviétique sur le toit du Reichstag le 2 mai 1945, est devenue un véritable symbole universel de la chute du IIIe Reich.

Moins marquante, Le Faux Hitler constitue néanmoins un motif pour l’étude des enjeux liés à la représentation de la disparition d’Hitler, elle-même élément déterminant du récit d’une défaite allemande enfin pleinement achevée. En effet, les derniers jours du Führer restent une énigme historique, non entièrement résolue. Il est aujourd’hui admis qu’Hitler s’est suicidé par balles le 30 avril 1945 dans son bunker berlinois souterrain, en compagnie de sa femme Eva Braun (qui, elle, a choisi le cyanure). Cependant, les circonstances exactes de cet épisode comme l’identification de sa dépouille et le sort qui lui fut réservé ensuite restent plus que controversés, aucun élément du cadavre n’ayant indubitablement permis de certifier que le corps était bien celui d’Hitler.

Analyse des images

Où est Hitler ?

À première vue, Le Faux Hitler est une image assez indéchiffrable. En raison du cadrage, on y voit « seulement » un cadavre vêtu de noir (et déchaussé ?), couché sur une couverture à même le sol, dans l’entrée d’un bâtiment non identifié. On aperçoit aussi les jambes de deux hommes, un soldat et une personne habillée en civil qui descend les escaliers situés sur la gauche.

Les photographes soviétiques ont saisi des milliers de fois ce type de scène sur le territoire soviétique, au fur et à mesure que l’on découvrait, dans les zones libérées, les charniers laissés par les nazis depuis 1941. Mais ce corps méconnaissable n’est qu’en partie anonyme.

C’est le commentaire par lequel Evgueni Khaldei accompagne sa photographie qui nous éclaire et nous interpelle : « Devant la chancellerie du Reich. Commentaire du photographe : une dizaine de faux Hitler étaient amenés tous les jours à la Kommandantur. Tous portaient la même moustache et avaient la même coiffure. Imbéciles – il n’y a rien d’autre à dire ! » On remarque alors effectivement une ressemblance certaine : même coupe de cheveux, même fine moustache, même visage pointu. Les affirmations personnelles du photographe, inscrites selon les versions au dos du cliché, dans un carnet de bord ou dans un courrier, correspondent à un fait établi : pour sa sécurité, Hitler comptait plusieurs sosies ou hommes lui ressemblant de manière plus ou moins convaincante.

Interprétation

Mystère et propagande

Presque par définition, Le Faux Hitler ne permet pas de lever le mystère de la disparition du Führer. Alors même que des restes de dents et de mâchoire, apparaissant de manière relativement convaincante comme ceux du dirigeant nazi, auraient été recueillis et analysés par les scientifiques soviétiques entre le 5 et le 8 mai 1945, les spéculations sur une fuite d’Hitler continuent de prospérer bien après la fin du conflit, y compris parmi les plus hautes autorités soviétiques, Staline et Joukov par exemple. Du côté allemand et comme le suggère Evgueni Khaldei, il s’agirait de leurrer les Alliés afin de couvrir une éventuelle émigration secrète du Führer. Sans succès, puisque Staline est ainsi notoirement convaincu que l’annonce de sa mort et encore plus les différentes images qui la prouveraient sont « une astuce fasciste », comme l’écrit la Pravda sur son initiative le 2 mai 1945.

Cette image n’est en réalité que l’une des photographies de pseudo-Hitler morts qui se multiplient en mai 1945. Pour des raisons assez floues, les Soviétiques produisent ou recueillent en effet des dizaines de clichés de ce type, largement diffusés ensuite. On peut suggérer qu’à certaines occasions, les photographes espéraient vraiment tenir là l’image de la mort du Führer, tandis que des médias, peu regardants et pressés d’obtenir ce qu’il faut bien appeler un « scoop » planétaire, aient été friands de ce genre de clichés.

Mais, comme dans la plupart des cas et, par exemple, dans le commentaire qui accompagne Le Faux Hitler, les pseudo-Hitler sont immédiatement décrits comme tels : il faudrait donc plutôt considérer de telles photographies comme une manière assez particulière de raconter en images la disparition du régime nazi. Autrefois tout-puissant et « unique », le Führer deviendrait un vulgaire objet de série, une sorte de motif photographique presque déshumanisé (au-delà de sa simple mort). Privé de tout prestige et de toute dignité, réduit au même rang que tant d’Allemands qui s’y identifiaient (parfois physiquement), Hitler serait ainsi le synonyme et la cause de la défaite de tout un peuple.

En montrant par ailleurs la disparition (au sens propre comme figuré) d’Hitler, en insistant sur son absence absolue et totale (il ne reste même pas un cadavre sur lequel se recueillir) par la paradoxale multiplication d’une pseudo-présence un peu grotesque, ces photographies signifieraient également la fin et l’anéantissement irrémédiable de l’épisode nazi qu’il personnifiait tant.

Bibliographie

EVANS Richard J., Le Troisième Reich (1939-1945), Paris, Flammarion, coll. « Au fil de l’histoire », 2009, 3 vol.

FEST Joachim, Les Derniers Jours de Hitler, Paris, Perrin, 2002.

GROSSET Mark, Khaldei : un photoreporter en Union soviétique, Paris, Le Chêne, 2004.

KERSHAW Ian, Hitler (1936-1945), Paris, Flammarion, 2001.

KERSHAW Ian, La Fin : Allemagne (1944-1945), Paris, Le Seuil, coll. « L’Univers historique », 2012.

NAKHIMOVSKY Alexander, NAKHIMOVSKY Alice, Witness to History: the Photographs of Yevgeny Khaidei, New York, Aperture, 1997.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Le faux Hitler », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 15 décembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/faux-hitler
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