• Affiche mai 1968 : Paysans travailleurs étudiants solidaires
    Affiche : Paysans travailleurs étudiants solidaires contre de gaulle attribution incertaine, mai 1968

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  • La chienlit c'est lui !
    La chienlit c'est lui ! Anonyme (à partir de 1947), de Gaulle, mai 68

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Mai 1968 : l’antigaullisme

Date de publication : Mai 2018

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Contexte historique

Les affiches de mai 68 et l’École Supérieure des Beaux-Arts de Paris

Avec les graffitis « sauvages » inscrits sur les murs et les banderoles que l’on retrouve dans les cortèges des manifestations ou sur les façades des bâtiments occupés, les affiches constituent l’un des moyens d’expression privilégiés de ceux qui participent aux événements de mai-juin 1968. Leur iconographie caractéristique et les slogans choc qu’elles mettent en avant ont un grand impact et elles apparaissent immédiatement comme l’une des signatures du vaste mouvement de contestation qui traverse alors la société française. Elles comptent ainsi parmi les symboles emblématiques de mai 1968 et figurent en bonne place dans son panthéon « mythologique », à l’instar des pavés, des sites en grève ou du visage de Daniel Cohn-Bendit.

À Paris, nombre des ces affiches sont réalisées à l’École Supérieure des Beaux-Arts, occupée depuis le 14 mai. Artistes, graphistes, étudiants et ex-étudiants travaillent ainsi jour et nuit pour les concevoir et les imprimer, les tirages variant selon les cas. À l’image de Paysans, travailleurs, étudiants solidaires et La chienlit c’est lui ! que nous étudions ici, elles sont ensuite collées clandestinement sur les murs de Paris et de certaines grandes villes.

Dans un contexte où les médias dits traditionnels sont sous le contrôle permanent du gouvernement, notamment via L’O.R.T.F. (Office de Radiodiffusion Télévision Française), il s’agit de contourner la censure et de s’exprimer librement pour faire entendre la voix des insurgés. Ces représentations apportent donc un témoignage éclairant sur les pratiques, les messages et les idées de ceux qui ont fait mai 1968.

Analyse des images

Contre de Gaulle

Comme la plupart des « affiches de mai », Paysans, travailleurs, étudiants solidaires et La chienlit c’est lui ! sont produites selon la méthode de la sérigraphie par pochoir. À l’inverse de la lithographie alors très majoritairement utilisée, cette technique permet de les diffuser en assez grande quantité, dans des délais très courts et à moindre coût. De manière assez habituelle là aussi, Paysans, travailleurs, étudiants solidaires et La chienlit c’est lui ! ont un format à peu près comparable (64x44 cm et 77x58 cm) et ne sont pas signées, émanant d’un « collectif », parfois appelé « l’atelier populaire des Beaux-Arts ».

Utilisant un carré de fond rouge sur lequel se détachent des formes dessinées en blanc,  Paysans, travailleurs, étudiants solidaires représente le général de Gaulle, reconnaissable à son nez, son képi, son menton et sa longue silhouette. Le président de la République est ici étranglé par trois bras puissants aux poings serrés sur son cou. Par une inscription, chaque bras renvoie à l’une des trois catégories de la population (Paysans, travailleurs, étudiants) censées s’attaquer à lui. En bas de l’image, le mot Solidaires se détache nettement avec ses caractères plus grands, irréguliers, presque enfantins.

La chienlit c’est lui ! met aussi en scène de Gaulle, là encore résumé à son képi et à son grand nez. La caricature se fait ici plus grotesque, puisque le général lève les bras en signe de victoire (peut-être en référence aux images de sa gloire passée, ou au fait qu’il levait souvent les bras lors de ses discours) comme une marionnette ridicule ou un pantin désarticulé. Ici encore, le trait (les doigts) est volontairement biscornu. Réalisée à 3 000 exemplaires en réponse à la phrase que ce dernier a prononcée lors du Conseil des Ministres du 19 mai (« La réforme oui, la chienlit, non »), l’affiche qui rencontre un grand succès reprend ironiquement le terme vieillot de chienlit (qui signifie pagaille) pour le retourner contre son auteur. Cette veine comique est contrebalancée par l’utilisation du noir sur fond blanc, qui pare d’une aura plus lugubre, inquiétante cet adversaire pourtant risible

Interprétation

Droit de réponse

Paysans, travailleurs, étudiants solidaires et La chienlit c’est lui ! s’attaque donc directement à de Gaulle. Dépositaire de l’autorité suprême ; accusé d’être un « dictateur » du fait des conditions de sa prise de pouvoir en 1958 et de sa manière de gouverner ; renvoyé à son militarisme ; dénoncé pour son positionnement politique à la fois conservateur et capitaliste, il est l’une des cibles favorites des étudiants en mai 1968. Presque toujours représenté de la même façon sur les affiches, il n’est le plus souvent qu’une simple ombre plus ou moins menaçante, un profil, un contour avec un nez et un képi.

Cette simplification du trait correspond au « style mai 1968 », direct, efficace et aisément compréhensible par tous. La touche infantile, irrévérencieuse, espiègle et potache est assumée, renvoie à un esprit de désacralisation mutine un peu anarchisante comme au côté joyeux, populaire et ludique de l’insurrection printanière. C’est aussi une manière de désincarner le Président, de le réduire, notamment sur La chienlit c’est lui ! où de Gaulle n’est plus qu’une sorte de guignol qui gesticule. Cette affiche à la réplique volontairement puérile (c’est pas moi c’est toi !) illustre aussi la vivacité des acteurs de mai, en l’occurrence la créativité bouillante de « l’atelier populaire des Beaux-Arts ». C’est en effet à chaud que s’élaborent les messages avec des réactions spontanées et parfois insolentes avec le pouvoir.

Si elle joue sur les mêmes ressorts en rappelant, cette fois, la bande dessinée, Paysans, travailleurs, étudiants solidaires est plus politique. L’usage du rouge, les poings serrés ainsi qu’une forme de violence (l’étranglement) font référence à la révolution marxiste. L’appel à la convergence des luttes et l’exhortation à l’unité de ceux qui les portent passent ici par la désignation d’un ennemi commun contre lequel il faudrait faire front. Paysans, travailleurs, étudiants solidaires correspond à un moment capital de mai 68, celui où un mouvement d’abord estudiantin (du 3 au 13 mai) devient social (syndical et ouvrier), impliquant les travailleurs dans d’immenses grèves (13-27 mai) qui touchent tout le pays.

Bibliographie

ARTIERES, Philppe et ZANCARINI-FOURNEL, Michelle, (dir), 68, une histoire collective : 1962-1981 Paris, La Découverte, 2008.

CAPDEVIELLE, Jacques et REY, Henry, (dir), Dictionnaire de mai 68, Paris, Larousse, 2008.

GOBILLE, Boris, Mai 68, Paris, La Découverte, 2008.

SIRINELLI, Jean-François, Mai 68 : l'événement Janus, Paris, Fayard, 2008.

ZANCARINI-FOURNEL, Michelle, Le Moment 68, une histoire contestée, Paris, Seuil, coll. « L'Univers historique », 2008.

Atelier populaire de l'Ecole nationale supérieure des beaux-arts (Paris), Atelier populaire  présenté par lui-même : 87 affiches de mai-juin 1968, Paris, Usines, universités, union, 1968.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Mai 1968 : l’antigaullisme », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 16 Juillet 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/mai-1968-antigaullisme
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