Vichy et la propagande

Date de publication : juin 2015

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Contexte historique

La Ligue française antibritannique et les événements de Dakar

Du 23 au 25 septembre 1940, les Forces françaises libres du général de Gaulle, associées à des soldats britanniques, lancent une expédition contre les troupes françaises obéissant aux ordres du gouvernement de l’État français au large de Dakar et du Cap Vert. Deux mois après l’attaque anglaise de Mers el-Kébir, durant laquelle une partie de la flotte vichyste est détruite, et à la suite du ralliement de l’Afrique équatoriale française à la France libre, de Gaulle et Churchill espèrent prendre le contrôle de l’Afrique occidentale française.

L’opération navale (et partiellement terrestre) entreprise par les Alliés se solde par un échec, considéré à l’inverse comme une « victoire » par le régime de Vichy, encore sous le coup de la défaite contre les nazis. C’est à l’occasion de cet événement que la Ligue française antibritannique, un groupe collaborationniste financé par les Allemands, édite l’affiche « Avec ce “de Gaulle” là, vous ne prendrez rien, M. Mrs. », qui sera assez largement diffusée sur les murs des grandes villes puis parfois reproduite par la presse nationale.

Destiné à ridiculiser de Gaulle et à désigner les véritables « ennemis » de la France, ce document illustre l’importance, le message et le symbolisme de la propagande vichyste naissante. Sous l’influence du ministère de l’Information et des Allemands, les autorités délivrent en effet un message caractéristique qui vise tout à la fois à restaurer l’honneur de la France, à promouvoir le régime, à valoriser l’occupation et à justifier la collaboration. Radio (Radio Paris, Radio Vichy), actualités filmées, journaux (Je suis partout, La Gerbe) mais aussi tracts, brochures et donc affiches telles que celle-ci construisent et diffusent un propos antijuif, antibritannique et anti-de Gaulle destiné à façonner les consciences et les représentations des Français sonnés par la défaite.

Analyse des images

Une caricature politique antibritannique

Cette affiche, composée dans le style simple et direct de la caricature, fait allusion à l’échec de la force expéditionnaire composée de soldats anglais et français ayant rejoint de Gaulle contre les marins fidèles à Vichy devant Dakar.

Les ennemis de la France sont aisément reconnaissables, engagés sur une barque de fortune au bois usé (un éclat à gauche), à peine assez grande pour les deux opulents personnages qui se tiennent dessus. Sur cette embarcation ridicule, désignée comme anglaise par la célèbre formule « Rule Britannia » – chant patriotique britannique – reprise ici ironiquement, on aperçoit Churchill au premier plan, caricaturé (obèse, visage crispé), grotesque avec son cigare et son chapeau qui ne résiste pas aux mouvements de la mer. Dans son dos, apeuré et livide, un « financier juif », avec tous les attributs que lui prête la caricature antisémite traditionnelle (teint, costume, bedaine, forme du visage et du nez, sac de livres sterling…). De Gaulle est quant à lui « comiquement » présenté sous la forme d’un flotteur, visage indéterminé et grimaçant qui se résume à une bouche ouverte (criant ?), seulement reconnaissable à son képi.

Churchill tente donc de « pêcher » (de prendre) Dakar, dont le nom est inscrit sur une défense à canons en bas à droite, en s’approchant des côtes françaises sur lesquelles le drapeau est fièrement planté. Celles-ci sont défendues victorieusement par des navires de guerre (dont le cuirassé Richelieu), rutilants et autrement plus impressionnants que la barque anglaise, ainsi que par des marins (costume de la marine tricolore) fidèles à l’État français. Un soldat jeune et vigoureux (en opposition aux deux gras ennemis) est représenté au premier plan, rayonnant, goguenard mais aussi menaçant, fait non du doigt et annonce « Avec ce “de Gaulle” là, vous ne prendrez rien, M. Mrs. », jeu de mots facile sur le terme « gaule » (qui, en argot, signifie canne à pêche) adressé aux Britanniques (« M. Mrs. »).

Interprétation

La France victorieuse et ses ennemis

Cette affiche désigne clairement les ennemis de la France. Les Britanniques tout d’abord, présentés et incarnés par Churchill. L’allié d’hier devient un capitaine hasardeux et malhabile, inadapté au combat qu’il veut mener. Surtout, il est associé à un juif veule et malade quand il s’expose au grand air, incapable de naviguer, c’est-à-dire, métaphoriquement ici, de mener des combats (et plus généralement une quelconque activité physique), tout juste bon à « spéculer ». L’Angleterre serait donc sous influence juive, et ses dirigeants manipulés par des « capitalistes » avides de toujours plus de gains. Selon la rhétorique qui se développe à l’époque à Vichy, les juifs, les capitalistes et les Britanniques seraient les principaux responsables de la guerre.

Les Anglais apparaissent désormais comme les seuls ennemis : de fait, en automne 1940, l’Allemagne nazie, qui n’est plus désignée comme un adversaire par Vichy (sans être totalement encore une amie non plus), n’est pas encore en guerre contre l’URSS ou les États-Unis. L’Allemagne souhaiterait la paix, l’ordre et la prospérité en Europe, comme le démontrerait l’armistice, alors que l’Angleterre voudrait la guerre. On note par ailleurs que cette affiche, contrairement à d’autres de l’époque, ne choisit pas d’insister sur le danger et l’agressivité britanniques, mais plutôt sur sa fausse puissance arrogante à vocation mondiale (« Rule Britannia », en souvenir des différends coloniaux, ici ravivés pour rompre l’amitié d’hier). L’échec de son entreprise ridicule est ici mise en avant, révélatrice de sa faiblesse face à la France de Vichy et, incidemment, comparée à l’Allemagne triomphant partout en Europe.

De Gaulle apparaît alors comme un pantin entre les mains de Churchill, un ennemi fait d’une matière peu inquiétante, une figure inconstante et opportuniste qui varie au gré des flots (un flotteur). Qualifié par Vichy de général déchu et accusé de trahison, il est encore un ennemi bien abstrait, à peine connu pour son appel (peut-être caricaturé par la bouche qui vocifère). Ici, on ne représente d’ailleurs pas vraiment son visage, par choix autant que par méconnaissance.

Les ennemis de la France sont ici dénoncés pour mieux glorifier ses défenseurs et son succès à Dakar. La rare « victoire » dont peut se prévaloir le régime de Vichy après l’humiliation de la capitulation est ici exploitée au maximum. Elle serait due au courage français, à la vigueur et à la jeunesse de son peuple (de sa race), à son armée ou encore à son industrie (les unités navales). Forte de ses atouts et à l’exemple de cet épisode glorieux de Dakar, la Patrie pourrait alors se « redresser » sous la bienveillante influence allemande, qui aurait par ailleurs le mérite de lui rappeler qui sont les forces nuisibles qui lui ont coûté la défaite et qu’elle doit désormais combattre.

Bibliographie

AZÉMA Jean-Pierre, Nouvelle histoire de la France contemporaine. XIV : De Munich à la Libération (1938-1944), Paris, Le Seuil, coll. « Points : histoire » (no 114), 1979.

AZÉMA Jean-Pierre, WIEVIORKA Olivier, Vichy (1940-1944), Paris, Perrin, 1997.

COINTET Michèle, Nouvelle histoire de Vichy, Paris, Fayard, 2011.

PASSERA Françoise, « La propagande antibritannique en France pendant l’Occupation », Revue Lisa, vol. VI, no 1, 2008, p. 124-150.

PAXTON Robert O., La France de Vichy (1940-1944), Paris, Le Seuil, coll. « L’Univers historique » (no 2), 1973.

ROSSIGNOL Dominique, Histoire de la propagande en France de 1940 à 1944 : l’utopie Pétain, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Politique d’aujourd’hui », 1991.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Vichy et la propagande », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 17 décembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/vichy-propagande
Commentaires
Femmes françaises tondues pour collaboration.  ANONYME ( - ) 1945 Mémorial de Caen, cité de l'Histoire pour la paix