La Vénus encordée

Date de publication : Mars 2014

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Contexte historique
Images de l’évacuation des œuvres

En 1938, la crainte de la guerre et des bombardements entraîne une grande opération de déménagement des œuvres des collections publiques des Musées Nationaux, et notamment de celles du Louvre. Si quelques pièces quittent le musée dès septembre 1938, c’est à partir de la fin août 1939 (et de manière plus officielle le 3 septembre) que la décision est prise d’évacuer très rapidement les œuvres les plus précieuses. Plus de 3690 tableaux ainsi que de nombreuses sculptures et objets d’art sont alors transportés dans divers lieux (châteaux, musées, abbayes) gardés secrets et jugés sûrs (à l’abri des bombardements car éloignés de tout sites militairement stratégiques). La Joconde rejoint ainsi Chambord (avant d’être transportée à Louvigny, à l’Abbaye de Loc Dieu, au musée de Montauban et enfin à Montal), tandis que la Victoire de Samothrace et la Vénus de Milo rejoignent le château de Valençay.

Placé sous la supervision du futur directeur des Musées Nationaux Jacques Jaujard, ce déménagement de grande ampleur implique une importante logistique. Démontage, emballage, empaquetage, mise en caisse, marquage, étiquetage, transport dans le musée puis en camion et dépôts nécessitent en effet le concours de nombreux ouvriers et personnels spécialisés, qui effectuent cette prouesse en un temps très court.

Issues de différents fonds photographiques et le plus souvent commandées par le Louvre à son administration (à des fins d’archivage et aussi de témoignage documentaire), les clichés de cette évacuation de septembre 1939 restent assez rares et les lieux d'évacuation ne sont pas diffusés à l’époque, pour des raisons évidentes de confidentialité et de sécurité. A l’instar de La Vénus encordée ici étudié, ils se tiennent à mi-chemin entre le reportage et l’art, renseignant à la fois sur le déroulé « technique » et historique de l’opération, mais présentant aussi des images surprenantes, à forte valeur esthétique et symbolique.
Analyse des images
Une Vénus inédite

A l’occasion de l’entreprise de déménagement des œuvres, la direction du Musée du Louvre demande à trois photographes professionnels d’immortaliser l’opération. Coutumiers des clichés de monuments et d’œuvres figurant dans les expositions (catalogues) ou les collections privées et publiques Noël Le Boyer, Laure Albin-Guillot et Marc Vaux suivent les différents manœuvres et découvrent un Louvre inédit.

Placée dans la galerie Daru du musée, on aperçoit au premier plan la célèbre Vénus de Milo, maintenant descendue de son récent (1936) socle rotatif et encordée au niveau des hanches et des genoux. Destinée à être transportée dans une grande caisse en bois en cours de montage et dont on aperçoit les premiers éléments sous la statue et à ses côtés, la Vénus s’inscrit dans la perspective de la galerie qui apparaît en un flou volontaire au second plan. Un espace qui se vide (les ouvriers ont été tenus à l’écart pour la photographie), où échafaudages et autres caisses en cours de réalisation ou entassées (comme au fond à gauche) sont finalement plus nombreuses que les quelques sculptures encore visibles (au fond à droite).

Si l’on reconnaît bien sûr les bras manquants, les détails (himation autour des hanches, chignon, bandeau, trois mèches sur la nuque, etc.), les traits, le tour, la beauté et la sérénité familiers de la sculpture de la fin de l’époque hellénistique, La Vénus encordée se révèle pourtant ici de manière inédite, dans l’atmosphère surprenante et presque surréaliste de ce Louvre en déménagement.
Interprétation
Une Vénus « prisonnière » mais protégée

La Vénus encordée nous renseigne tout d’abord sur les modalités pratiques de l’évacuation des œuvres. Les salles et galeries du Louvre sont fermées au public, désertes et littéralement vidées, détournées de leur fonction d’exposition dans ce moment d’urgence exceptionnel, presque en suspens dans l’histoire et le temps. On devine aussi la technique et les procédés à la fois rudimentaires (un simple cordage à trois degrés et quelques nœuds) et précis (assemblage des caisses ici et dans le reste de la galerie, position de la corde) qui président au déménagement.

D’un point de vue esthétique, le photographe utilise cette atmosphère particulière pour nous montrer une Vénus plus nue que jamais, fragile et vulnérable. Dans un contraste saisissant, il confronte la majesté et la sérénité habituelles de la sculpture à l’extraordinaire situation dans laquelle elle se trouve. Proprement divine, La Vénus encordée conserve bien sa stature majestueuse, mais elle semble un temps presque livrée à elle-même, abandonnée dans le musée fantomatique et comme en chantier.

Symboliquement enfin, les cordes évoquent tout d’abord l’emprisonnement et l’entrave. Prisonnière des circonstances, la Vénus est comme une métonymie de l’art en temps de guerre, où violence et potentielle destruction barbares menacent culture, amour (la déesse Aphrodite, qui serait ici représentée) et beauté. Bientôt enfermée et cachée, la statue ne peut dans ces conditions ravir les regards. Pourtant, les mêmes cordes disent aussi la protection et le soin, la possibilité de sauvegarder le chef d’œuvre des vicissitudes temporelles. A l’abri dans le château de Valençay jusqu’en 1945 et remplacée par un moulage lors de la réouverture du musée par les nazis le 29 septembre 1940, La Vénus est ainsi préservée.
Bibliographie
AZEMA, Jean-Pierre et BEDARIDA, François, La France des années noires (2 vol.), Éditions du Seuil, Paris, 1993.
BERTRAND DORLEAC, Laurence, L’art de la défaite : 1940-1944, Paris, Seuil, 1993.
CORCY, Stéphanie, La vie culturelle sous l’occupation, Paris, Perrin, 2005.
Catalogue de l’exposition Le Louvre pendant la guerre.
Regards photographiques 1938-1947
, Paris, Les éditions du Musée du Louvre, 2009.
Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « La Vénus encordée », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 21 Août 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/venus-encordee
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