15 mai – 31 juillet 1942 : l’exposition « Arno Breker » à Paris

Date de publication : Septembre 2013

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Contexte historique
La vie culturelle sous l’Occupation

Loin de cesser, la vie culturelle demeure relativement animée sous l’Occupation. Dans tout le pays et notamment à Paris, des livres sont publiés, des spectacles vivants sont montrés, des concerts sont donnés et des expositions sont proposées au public, assez nombreux et assez curieux compte tenu des circonstances.

Soumises au double contrôle de Vichy et des nazis, ces différentes activités peuvent évidemment servir la propagande des pouvoirs en place. Si, malgré la censure, certains artistes, directeurs de théâtre, conservateurs de musées, éditeurs, commissaires d’expositions, etc. arrivent parfois à trouver une certaine et surprenante liberté, il n’en demeure pas moins que l’essentiel de la création et de la diffusion s’inscrit pleinement dans la logique et le quotidien de l’Occupation.

Ainsi l’importante exposition « Arno Breker », qui se tient à l’orangerie des Tuileries du 15 mai au 31 juillet 1942 et dont nous étudions ici l’affiche (Affiche : Arno Breker), témoigne-t-elle à la fois de la réalité de cette vie culturelle et de son orientation « politique ». Très largement diffusée sur les murs de la capitale, cette image (ainsi que l’exposition et l’artiste auxquels elle renvoie) façonne à sa mesure les consciences et les représentations de la population.
Analyse des images
La sculpture d’Arno Breker

Volontairement sobre et directe, la composition de Affiche : Arno Breker dégage une forme de solennité, presque imposante. Sur un fond noir uni se détache le blanc d’une reproduction de l’une des plus célèbres œuvres du sculpteur allemand, qui occupe dans la partie supérieure plus de la moitié du document. En dessous, et toujours en blanc, le nom de l’artiste en gros caractères, puis les dates et le lieu de l’exposition en plus petit.

Typique de la sculpture de Breker, cette œuvre de plâtre s’inspire de l’art de la Grèce antique (période classique) et représente avec un grand réalisme le visage d’une jeune femme aux traits réguliers, épurés, beaux et sereins. Le travail sur les cheveux, les détails (yeux, bouche) et l’expression, assez contemporaine, apportent cependant une touche de modernité caractéristique à l’ensemble, renvoyant à l’art statuaire (notamment italien et allemand) des années 30 que Breker a contribué à faire émerger.
Interprétation
Un art « nazi » ?

Après des débuts dans la sculpture abstraite, Arno Breker (1900-1991) s’oriente vers des représentations plus classiques qui lui valent rapidement une grande reconnaissance dans toute l’Europe. Ayant séjourné à Paris puis à Rome, il retourne en Allemagne en 1937, où il est nommé professeur à l’École supérieure des beaux-arts de Berlin. Apprécié du pouvoir nazi, ami de Speer et considéré comme un génie par Hitler, il répond à plusieurs commandes et réalise de nombreuses œuvres à la gloire de l’idéologie du régime.

C’est donc un artiste « officiel », sinon engagé, qui est exposé à l’Orangerie, invité par la Ville de Paris et le gouvernement français en 1942. Du fait de ce contexte, et indépendamment de l’image elle-même, Affiche : Arno Breker comporte un message idéologique et symbolique fort. Dans la capitale des arts, l’exposition est censée démontrer aux Parisiens la réalité, la grandeur et la majesté d’un art « nazi » dont Breker est d’ailleurs l’un des plus illustres contributeurs. Politiquement, un tel événement doit aussi convaincre que les occupants ne sont ni des barbares ni des oppresseurs, eux qui mettent en avant et rendent accessibles à tous la haute culture (celle de l’avenir) promue par le IIIe Reich.

Prise en elle-même, Affiche : Arno Breker peut, elle aussi, renvoyer à l’idéologie nazie. Qu’il s’agisse de la composition de l’affiche ou de la sculpture qui y figure (et, par extension, de l’œuvre de Breker), elle déploie en effet une esthétique de la pureté (ou de l’épure). Sobre et presque rigide, elle mêle sans fioriture la référence à l’excellence classique et un aspect plus futuriste qui évoque bien les valeurs de la civilisation (les hommes comme les productions artistiques) qu’elle expose et impose ici.
Bibliographie
AZÉMA Jean-Pierre, Nouvelle histoire de la France contemporaine.
14 : De Munich à la Libération, 1938-1944
, Paris, Seuil (coll. Points Histoire, no 114), 1979.
AZÉMA Jean-Pierre, WIEVIORKA Olivier, Vichy, 1940-1944, Paris, Perrin, 1997.
CORCY Stéphanie, La vie culturelle sous l’Occupation, Paris, Perrin, 2005.
HIRLÉ Ronald, BODENSTEIN Joe F., Arno Breker, Strasbourg, Éditions Hirlé, 2010.
LABORIE Pierre, Les Français sous Vichy et l’Occupation, Toulouse, Milan (coll. Les Essentiels), 2003.
LEROY Gérard, Breker, Puiseaux, Pardès (coll. Qui suis-je ?), 2002.
Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « 15 mai – 31 juillet 1942 : l’exposition « Arno Breker » à Paris », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 25 Septembre 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/15-mai-31-juillet-1942-exposition-arno-breker-paris?i=1307&d=1&c=Guerre%20de%2039-45
Commentaires
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Louis le 04/09/2013 à 06:09:19
Un grand artiste : son style se retrouve autant en URSS qu'en Allemagne et en Italie. Visitant une de ses expositions,Sacha Guitry avait dit:" Si les membres avaient été en érection, il eût été impossible de circuler..." La plupart des œuvres ont été détruites; exceptées quelques-unes, miraculeusement et discrètement, conservées dans les Collections à de la Cour royale du Maroc...