La Bastille, dans les premiers jours de sa démolition

Date de publication : Janvier 2017

Université d'Evry-Val d'Essonne

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Contexte historique

Hubert Robert, peintre reporter

 

Ce tableau constitue l’une des premières représentations artistiques des événements de la Révolution française. Le peintre réalise une œuvre d’après nature, au début du démantèlement de la Bastille. Ce chantier lancé à l’aube du 15 juillet est ordonné officiellement par le Comité permanent de l’hôtel de ville de Paris le lendemain. Les opérations sont confiées à Pierre-François Palloy, entrepreneur des travaux publics, aidé par une foule de volontaires. Si son tableau n’est achevé que le 20 juillet, Hubert Robert se rend très tôt sur place, probablement dès le lendemain de la prise, alors que le logis du gouverneur est encore en proie aux flammes.

 

Ce tableau confirme l’attrait du peintre Hubert Robert pour les paysages parisiens, en particulier les ruines, souvent saisies sur le vif, dans l’instantané de l’événement. En bas à droite de la toile, une inscription portée sur une pierre donne plusieurs informations : « DEMOLI[…] DE LA BASTILLE LE 20 JUILLET 1789. H. ROBERT PINXIT ». En cette année 1789, la réputation d’Hubert Robert n’est plus à faire et il réalise de nombreuses commandes pour les cercles de la haute société. Son répertoire est attaché aux événements quotidiens de la ville de Paris où il est né en 1733. De retour d’un  séjour à Rome en 1765, il ne cesse de multiplier les vues de la capitale, à l’instar des grands artistes paysagistes de son temps, comme Gabriel de Saint-Aubin, Jean-Baptiste Raguenet ou encore Pierre-Antoine Demachy. En 1766, il est agréé « peintre d’architecture » au sein de l’Académie royale de peinture et sculpture. Depuis 1784, il est également conseiller de l’Académie royale de peinture et de sculpture, avec pour fonction la « garde des tableaux, statues et vases destinés à la formation et à la décoration du Museum ».

 

Le parcours de cette toile est bien connu. Quelques semaines après son achèvement, elle est d’abord exposée au Salon de 1789 sous le numéro 36, parmi une dizaine d’œuvres de l’artiste. Durant cette exposition, à la suite d’une discussion, l’artiste l’aurait donné au marquis de La Fayette, héros de la Guerre d’indépendance des États-Unis et député de la noblesse aux États généraux. Celui-ci l’accroche dans le salon de son château de La Grange, où il est associé l’année suivante à un autre tableau événementiel d’Hubert Robert : La Fête de la Fédération au Champ-de-Mars. Au XIXe siècle, l’œuvre se transmet d’héritier en héritier, avant plusieurs mises en vente et enfin un don en 1929 au Musée Carnavalet, grâce à une acquisition par la Société des Amis du Musée.

Analyse des images

Effacer un symbole du despotisme

 

Adepte du registre des ruines hérité de son séjour italien, Hubert Robert s’installe comme à son habitude au cœur du chantier. La vue est prise en contre-plongée, depuis le croisement entre les rues des Tournelles et Saint-Antoine, face à la tour dite du Puits qui occupe le centre de la toile. Cet angle de vue permet d’élargir démesurément la perspective, avec une ouverture sur les quatre tours de la façade ouest et le pan nord de la forteresse.

 

La composition fait la part belle à l’édifice qui occupe les deux tiers de la toile. Ce cadrage serré et pesant permet de capter le regard du spectateur. Au sommet de l’édifice, une foule d’ouvriers de taille lilliputienne s’affaire au démantèlement du crénelage des tours. En contrebas, les blocs de pierre tombent avec fracas dans les anciens fossés secs, formant des panaches de fumée blanche. Au premier plan, plusieurs individus contemplent le spectacle et opèrent un tri dans les tas de gravats. Ils sont représentés de dos, dans une atmosphère crépusculaire, pour renforcer le contraste avec la forteresse, à demi éclairée par une lumière rasante de fin de journée. Un autre contraste tient au ciel menaçant et à la fumée noire qui émane de l’ancien logis du gouverneur de Launay, tué juste après la prise de la Bastille.

Interprétation

Le quotidien d’une capitale en émoi

 

Cette œuvre phare pose encore la question du message que l’artiste souhaite faire passer : Hubert Robert a-t-il pleinement conscience du caractère historique de l’événement ? Dans cette toile, tout concourt à envelopper le chantier d’une atmosphère écrasante représentative de la fin d’une époque, mais il n’est pas certain que le peintre assortisse son œuvre d’un message politique. En outre, si le tableau décrit la déliquescence d’un régime politique, celui de l’absolutisme monarchique, il n’en décrit pas la fin, même cet évènement militaire fait date.

 

Six jours seulement après la prise de la Bastille, où se trouvaient seulement sept prisonniers de droit commun, Robert produit le portrait d’un chantier symbolique de la ville, une thématique qu’il affectionne. Le bouleversement sentimental et la curiosité de l’artiste face aux événements parisiens ressortent avec vivacité. En 1836, dans ses Souvenirs sur la vie privée du Général Lafayette, Jules Cloquet observe ainsi que cette toile est celle d’un « peintre encore ému du spectacle terrible auquel il vient d’assister ». Après avoir été saisi par le moment, le peintre cherche à son tour à capter le spectateur.

 

Hubert Robert peint la disparition annoncée d’une prison politique, un monument symbole de l’emprisonnement par lettres cachet. Cette procédure despotique – de moins en moins utilisée – autorisait l’enfermement sur simple décision du roi, sans motif et sans jugement. Tout au long du XVIIIe siècle, cette marque de la justice retenue du roi se trouve en décalage avec les aspirations des Lumières qui insistent sur les libertés de l’homme, à l’image de l’Habeas Corpus anglais (1679) qui assure un traitement judiciaire équitable. À la fin de l’année 1789, la forteresse est presque totalement arasée. Durant la Terreur, Hubert Robert découvre à son tour l’univers carcéral. Il est arrêté en octobre 1793 à cause des liens entretenus avec l’Ancien Régime monarchique, mais finalement libéré après la chute de Robespierre.

Bibliographie

Hubert Robert, peintre poète des Lumières, Dossier de l’art n°237, mars 2016.

Héloïse BOCHER, Démolir la Bastille : l’édification d’un lieu de mémoire, Paris, Vendémiaire, 2012.

Jean de CAYEUX, Hubert Robert, Paris, Fayard, 1989.

Guillaume FAROULT (dir.), Hubert Robert : 1733-1808, un peintre visionnaire, Paris, Somogy éditions d’art/Musée du Louvre éditions, 2016.

Pierre LAVEDAN, Nouvelle histoire de l’urbanisme à Paris, Paris, Hachette, 1993.

Claude QUÉTEL, L’histoire véritable de la Bastille, Paris, Larousse, 2006.

Jean TULARD, Nouvelle histoire de Paris : la Révolution, Paris, Hachette, 1989.

Pour citer cet article
Stéphane BLOND, « La Bastille, dans les premiers jours de sa démolition », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 28 Mars 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/bastille-premiers-jours-sa-demolition
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