Le Douanier Rousseau, pacifiste et républicain

Date de publication : avril 2008
Auteur : Alain GALOIN

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Contexte historique

À la fin du XIXe siècle, la France s’installe définitivement dans la République et poursuit une industrialisation déjà bien commencée sous le Second Empire : Paris est haussmannien ; l’Exposition universelle de 1889 est le gage d’une incontestable prospérité économique ; une nouvelle société se met progressivement en place. L’impressionnisme s’impose et devient le nouvel académisme, tandis que quelques échappées plastiques individuelles annoncent le siècle nouveau.

Henri Rousseau est l’une de ces personnalités artistiques originales et inclassables. Né à Laval en 1844, dans un milieu très modeste, il exerce la fonction de gabelou à l’octroi de Paris de 1871 à 1893, d’où son surnom de Douanier.

Son entrée dans la vie artistique est relativement tardive : en 1871, il commence à peindre en amateur passionné, sans culture ni métier. Il produit des paysages qui illustrent souvent les progrès techniques de son temps, des portraits, des sujets patriotiques et militaires, des scènes de la vie populaire et des vues d’un Paris qu’il ne quittera jamais. Mais sa notoriété est avant tout liée aux tableaux à sujets exotiques, dont l’inspiration est nourrie par ses visites au Jardin des plantes, au Museum d’histoire naturelle, ou tirés d’images empruntées aux dictionnaires, aux catalogues, aux livres de botanique ou aux chromos.

Recommandé par Paul Signac, il expose au Salon des indépendants en 1886, ce qui lui permet d’entrer dans le circuit artistique de son temps. En 1893, son ami Alfred Jarry, originaire comme lui de Laval, fait connaître sa peinture dans les milieux du Mercure de France.

Objet des sarcasmes et du dédain des critiques, son œuvre est unanimement appréciée des peintres symbolistes comme Paul Gauguin et Odilon Redon, ou des artistes d’avant-garde comme Pablo Picasso, Robert Delaunay, Marie Laurencin, Fernand Léger, Camille Pissarro ou encore le peintre américain Max Weber, qui lui consacre une exposition à New York en 1910.

Le Douanier Rousseau se sent néanmoins très éloigné des impressionnistes et des modernes. Admirateur d’Ingres et de peintres académiques comme Bouguereau ou Gérôme, il ne relève cependant ni de la tradition, ni de l’avant-garde. Sa peinture constitue une expérience originale, qui continue à susciter bien des interrogations.

Analyse des images

En 1907, le Douanier Rousseau expose cette toile au XXIIIe Salon des artistes indépendants. Elle témoigne de ses convictions pacifistes et républicaines et de son goût pour les allégories patriotiques.

Le peintre y réunit, sur une même tribune, des chefs d’État présents et passés qui ne se sont jamais trouvés ensemble.

À gauche, six présidents français (Armand Fallières, Jules Grévy, Sadi Carnot, Émile Loubet, Casimir Perier et Félix Faure) sont groupés sous la branche d’olivier que tend l’allégorie de la République française, une Marianne toute vêtue de rouge, coiffée du bonnet phrygien et qui s’appuie sur un bouclier portant l’inscription « Union des peuples ».

À leurs côtés, se tiennent neuf souverains étrangers : de gauche à droite, le tsar Nicolas II de Russie, Pierre Ier de Serbie, François-Joseph Ier d’Autriche, l’empereur d’Allemagne Guillaume II, Georges Ier de Grèce, Léopold II de Belgique, Menelik II d’Éthiopie, Mozaffar-al-Din de Perse et Victor-Emmanuel II d’Italie.

À l’extrême droite se tiennent les représentants des colonies françaises : Madagascar, l’Afrique Noire, l’Indochine et l’Afrique du Nord.

Tous ces personnages tiennent un rameau d’olivier.

Au second plan, à droite, des enfants de toutes les origines dansent autour de la statue du penseur humaniste Étienne Dolet, place Maubert à Paris.

Interprétation

Cette curieuse composition est sans doute l’allégorie la plus insolite et la plus utopiste du Douanier Rousseau. L’artiste tente de satisfaire aux exigences de l’art officiel : il espère vendre la toile à l’État, mais c’est finalement Ambroise Vollard, le célèbre marchand de tableaux de la rue Lafitte, qui en fera l’acquisition. Pablo Picasso la lui rachètera en 1913.

Exposée au Salon des indépendants de 1907, la toile révèle un manque d’apprentissage, constant dans les autres productions du peintre et fatal à la notion de perspective : c’est un espace à deux dimensions, où l’utilisation symbolique de la couleur est consciente et manifeste.

Dans cette œuvre, le Douanier Rousseau met sa puissance créatrice au service d’un idéal de liberté, pacifiste et républicain. Certes, la France de la IIIe République est loin d’occuper, sur la scène internationale, la place que l’artiste lui confère sur la toile : le désastre de Sedan occupe encore tous les esprits. De même, Rousseau exagère le succès remporté par cette œuvre et l’attribue à la tenue de la Conférence internationale de La Haye, organisée de juin à octobre 1907, qui tente vainement d’aboutir à un accord sur le désarmement général. Or, le Salon des indépendants a lieu en mars 1907 !

Néanmoins, cette toile s’inscrit dans la même veine que celle intitulée La Liberté invitant les artistes à prendre part à la XXIIe exposition de la Société des artistes indépendants, exposée en 1906 et dans laquelle le Douanier Rousseau, autodidacte de génie, célèbre la nécessaire liberté qui doit présider à la production artistique.

Bibliographie

GREEN Christopher, MORRIS Frances, FRÈCHES-THORY Claire, GILLE Vincent, Le Douanier Rousseau : jungles à Paris, cat. exp. (Londres, Paris, Washington, 2005-2006), Paris, Réunion des musées nationaux, 2006.

LEMAIRE Gérard-Georges, Rousseau, Paris, Cercle d’art, coll. « Découvrons l’art » (no 7), 2006.

PLAZY Gilles, Le Douanier Rousseau : un naïf dans la jungle, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes Gallimard » (no 153), 1992.

Pour citer cet article
Alain GALOIN, « Le Douanier Rousseau, pacifiste et républicain », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 20 octobre 2019. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/douanier-rousseau-pacifiste-republicain
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