Thomas Couture et la décadence

Date de publication : mars 2016

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Contexte historique

L’allégorie, une grande tradition picturale

Formé dans l’atelier d’Antoine-Jean Gros et celui de Paul Delaroche, Thomas Couture se révèle rapidement un artiste particulièrement doué dans la grande tradition de la peinture d’histoire. S’il n’obtient après maintes tentatives que le second prix de Rome en 1837, il révèle pleinement son talent en 1847 avec la grandiose composition Les Romains de la décadence. Il connaît grâce à cette toile un grand succès et accède à la notoriété.

Il ouvre alors son propre atelier où se forment des artistes français et étrangers qui comptent parmi les meilleurs de leur génération, comme Pierre Puvis de Chavannes ou Édouard Manet. Entre académisme, romantisme et réalisme, Thomas Couture maîtrise parfaitement l’art et la technique du dessin et de la peinture, et livre son savoir-faire dans un ouvrage intitulé Méthode et entretiens d’atelier, publié en 1867.

C’est dans l’une des plus célèbres institutions culinaires du XIXe siècle, située sur les Grands Boulevards, le centre névralgique de Paris, que Thomas Couture situe son tableau daté de 1855, Le Souper à La Maison d’Or.

Analyse des images

Dénoncer le vice

Thomas Couture situe sa scène dans l’un des salons du fameux restaurant La Maison d’Or. On y voit quatre personnages dans une atmosphère de fin du jour, dont il émane un parfum d’ivresse et d’orgie. Ils sont déguisés en personnages de la commedia dell’arte, ayant très probablement été auparavant danser au Bal de l’Opéra, une soirée pendant la période du carnaval où le déguisement autorisait toutes les audaces.

Dans ce salon feutré avec lambris, chandelles et miroirs, on remarque dans une composition pyramidale un Arlequin vautré entre le fauteuil et la table, un ami et élève de Thomas Couture, l’artiste Anselm Fenerbach, assis par terre en habits rouges, et le peintre lui-même, déguisé en Pierrot, irradiant de lumière, perché en hauteur comme un juge constatant d’un air désolé ce spectacle accablant. Enfin, la femme en cheveux allongée par terre, dont les jambes s’entrecroisent trivialement avec celles de Fenerbach, serait la célèbre courtisane Alice Ozy, l’une des plus glorieuses cocottes du Second Empire, née en réalité Julie-Justine Pilloy et muse des peintres Théodore Chassériau et Gustave Doré. Dans cette atmosphère de lendemain de fête, où vacille la flamme des bougies, on peut apercevoir les bouteilles vides sur la table, une coupe et une orange à demi épluchée par terre, l’ensemble suggérant une nuit de luxure.

La Maison d’Or, qu’on appelait également La Maison Dorée en raison de ses balcons à ferronnerie d’or, était située en face du Café Anglais. Il s’agissait d’établissements incontournables de la vie nocturne parisienne, situés près de la Bourse et appréciés du Tout-Paris, des hommes d’affaires, des banquiers, des journalistes et des auteurs. La Maison d’Or était le point de chute de tous les fêtards de l’époque ; on pouvait y croiser entre autres le duc de Gramont-Caderousse et Khalil Bey, ce diplomate turc qui commanda à Gustave Courbet le célèbre tableau L’Origine du monde. On s’y rendait le plus souvent pour dîner ou pour souper après la soirée au spectacle, ce qui amenait les noceurs à une heure très avancée dans la nuit.

Interprétation

Les restaurants-lupanars

À La Maison d’Or comme au Café Anglais, on pouvait s’amuser dans de grandes salles extrêmement vivantes ou se retrouver dans de petites pièces intimes, ce qui rendait ces lieux particulièrement attractifs. Toutefois, ces restaurants avaient surtout pour particularité d’être agrémentés de petits cabinets particuliers propices aux rencontres galantes, aux rendez-vous furtifs, à l’abri des regards indiscrets. Les courtisanes et autres prostituées de haute volée étaient des piliers de ces restaurants-lupanars, qui offraient ostensiblement la possibilité de partager des amours clandestines.

Thomas Couture, en artiste cultivé, pétri de références visuelles, utilise les ressources de la peinture académique et le registre allégorique pour exprimer son sentiment et son amertume sur la société dans laquelle il vit. Tout comme Les Romains de la décadence dénonçait le déclin et la corruption du régime de la Monarchie de Juillet, cette œuvre stigmatise les courtisanes, incarnations suprêmes de la fête impériale, et le climat de débauche, emblématiques d’après lui du régime du Second Empire. Hanté par le thème de la décadence, Thomas Couture, jacobin et républicain, critiquera pendant toute sa carrière les mœurs de son temps, comme le montre l’une de ses œuvres datant de 1873, Le Char de la courtisane, où l’on peut voir une jeune femme aux seins nus fouettant un attelage composé de quatre hommes d’âge et de costume divers, une « garce » attachée à sa voiture, à son luxe et à ses amants de toute sorte, d’après les commentaires de l’artiste lui-même.

Bibliographie

BAKKER Nienke, PLUDERMACHER Isolde, ROBERT Marie, THOMSON Richard, Splendeurs et misères : images de la prostitution (1850-1910), cat. exp. (Paris, 2015-2016 ; Amsterdam, 2016), Paris, Flammarion / musée d’Orsay, 2015.

BRIAIS Bernard, Grandes courtisanes du Second Empire, Paris, Tallandier, 1981.

LA BIGNE Yolaine de, avec la coll. de LA BIGNE Bertrand de, Valtesse de La Bigne ou le Pouvoir de la volupté, Paris, Perrin, 1999.

Pour citer cet article
Catherine AUTHIER, « Thomas Couture et la décadence », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 21 septembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/thomas-couture-decadence
Commentaires
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