La courtisane, un monstre ?

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Contexte historique
Un regard trouble entre misogynie et fascination

Le recours à l’allégorie pour dénoncer la prostitution est très fréquent au XIXe siècle. Le tableau intitulé « Elle » de Gustav Adolf Mossa, daté de 1905 prolonge le thème de l’Araignée étudié par l’artiste dans les années 1903-1904 où il révélait déjà une conception névrotique de la Femme, sadique qui dévore ses proies.

Plus généralement, "Elle" s’intègre pleinement dans le mouvement symboliste et décadent de la fin du XIXe siècle et début du XXe siècle. Comme souvent chez les symbolistes, l’art de ce peintre niçois est dominé par le personnage de la Femme perverse et maléfique. Or, au sein de la gente féminine, la courtisane impure et vénale qui envoûte les hommes et les réduit à sa volonté par son seul pouvoir sexuel illustre le summum des forces du mal. Pétri de références classiques mais aussi de clichés de son temps, l’allégorie va permettre à Mossa, alors au sommet de son talent artistique, d’expérimenter ses propres fantasmes en nous livrant une vision singulière et originale de la femme qui se prostitue.
Analyse des images
Un monstre féminin

Dans cette huile colorée et dorée, Mossa représente avec un style d’ une violence expressionniste allié à une minutie inouïe des détails, une femme monstrueuse de violence et de cruauté. Elle apparaît monumentale et hiératique dans une nudité agressive, sorte de poupée d’amour extrêmement féminine et pulpeuse, la peau blanche avec des énormes seins globulaires, suggérant avec une grande puissance plastique à la fois le désir et la mort.

Comme souvent chez Mossa, « Elle » a le visage ovale, le menton pointu, les traits plutôt fins avec nez aux arêtes sensibles et une petite bouche sensuelle. Le front bas et fuyant, accentué par la frange et le regard vide de toute expression accentue l’animalité de cette femme, dépourvue de toute conscience.

Sa riche chevelure coiffée en chignon est parée de corbeaux noirs et de trois crânes humains. Au centre, on peut lire à l’intérieur d’une auréole d’or, telle une sainte de la luxure, une citation du satiriste latin Juvénal : « je le veux, je l’ordonne : que ma volonté tienne lieu de raison ». On retrouve là le rôle de l’inscription dans la peinture de Mossa, présente dans les cheveux de la femme comme à travers le parchemin posé au bas de la toile, référence explicite aux grands peintres vénitiens du Quattrocento, tels Carpaccio et Bellini, dont il admirait particulièrement la peinture. Comme souvent, chez les courtisanes, vénales et superficielles, ce monstre féminin est couvert de bijoux, des bagues sur ses mains griffues, un collier autour du cou dont les pendeloques sont des armes phalliques, pistolet, poignard et gourdin. Sur fond de ciel orageux, « Elle » trône gigantesque, au sommet d’une montagne de cadavres d’hommes miniaturisés, sanguinolants, après avoir été manifestement écrasés, massacrés et torturés. Le chat qui cache son sexe est une allusion salace fréquente dans l’iconographie populaire.
Interprétation
Entre symbolisme et surréalisme

Conformément à l’esprit de la fin du siècle, la femme chez Mossa est perçue comme une femme fatale, dominatrice et cruelle. Il partage en cela la vision profondément misogyne des artistes Moreau, Redon ou Klimt eux-mêmes inspirés par la poésie de Baudelaire. Cupide et perfide, la courtisane est violente et détruit les hommes. De fait, l’imaginaire du temps est hanté par le péril vénérien, la peur physique de la mort "avariée" liée à la propagation de la syphilis. Mossa a aussi peut-être eu écho des réflexions de Charcot ou de Freud sur les pulsions de vie et de mort ainsi que lu le pacte sado-masochiste conclu entre Wanda et Séverin dans la Vénus à la fourrure de Léopold Sacher-Masoch. Cette culture et ses propres souffrances intimes aboutissent ici à l’image même de la femme fatale et annoncent dans une fulgurante modernité et un style éminemment personnel l’androïde de Fritz Lang et Thea von Harbou dans Metropolis 1926 ou les poupées de Hans Bellmer. En recherchant dans l’art des réponses à ses propres tourments, il s’affirme comme un artiste résolument avant-gardiste, aux portes du surréalisme.
Bibliographie
Splendeurs et misères, images de la prostitution 1850-1910, Paris, Flammarion, 2015.
Jean-Roger SOUBIRAN, Gustav Adolf Mossa, Nice, Editions Ediviera et Alligator, 1985.
Gustav Adolf MOSSA, Catalogue raisonné des œuvres symbolistes, Nice, Association Symbolique Mossa, 2010.
Pour citer cet article
Catherine AUTHIER, « La courtisane, un monstre ? », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 24 Octobre 2017. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/courtisane-monstre
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