• Le lever des grisettes.
     Le lever des grisettes. Achille DEVERIA (1800 - 1857) 1827 Musée Carnavalet

    Achille DEVERIA (1800 - 1857)

  • Au bal public.
    Au bal public. Constantin GYS (1802 - 1892) Musée du Louvre

    Constantin GYS (1802 - 1892)

La journée d’une grisette

Date de publication : janvier 2016

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Contexte historique

Fugace comme un oiseau

Dans le contexte de l’industrialisation et de l’urbanisation massives qui se développent en France dès la première moitié du XIXe siècle, beaucoup de jeunes femmes commencent à travailler comme ouvrières dans des ateliers de couture en tant que blanchisseuses, brodeuses, couseuses, tisseuses, repasseuses, gantières ou plumassières.

Ce travail du linge est bien souvent un emploi de saisonnier, donc précaire. Les femmes sont fréquemment employées à la journée et perçoivent un salaire mensuel de 30 à 60 francs en moyenne (entre 120 et 230 euros actuels), un montant insuffisant pour assumer les besoins du ménage, le logement, la nourriture ou la charge d’une famille. Ces emplois dans l’industrie du chiffon sont de plus extrêmement durs et répétitifs, les ouvrières travaillant jusqu’à quatorze ou quinze heures par jour, six jours sur sept. Après ces semaines épuisantes, seul le dimanche donne un peu de répit à ces jeunes femmes, qui aiment beaucoup aller danser au bal.

Achille Devéria, illustrateur romantique qui excelle dans la peinture des modes et des mœurs de son époque, et Constantin Guys, le « peintre de la vie moderne » selon Charles Baudelaire, nous dévoilent à travers leurs œuvres leur intérêt pour les grisettes, nous révélant les différentes étapes de la vie de ces figures singulières qui peuplent les beaux-arts, la littérature, mais aussi les chansons et les journaux du XIXe siècle.

Analyse des images

Le charme des grisettes

Le Bon Genre, no 29 : le lever des grisettes est une lithographie coloriée d’Achille Devéria parue en 1827 dans Observations sur les modes et les usages de Paris, pour servir d’explication aux 115 caricatures publiées sous le titre de Bon Genre, depuis le commencement du dix-neuvième siècle, de Pierre de La Mésangère. On y découvre quatre jeunes femmes, grisettes ou ouvrières du textile, qui s’habillent, se coiffent avec une grâce et une gestuelle dignes de ballerines. L’intérieur est typique de celui d’une grisette : le vaste miroir (la psyché), mais aussi les accessoires et costumes caractéristiques de ces jeunes femmes soignées et coquettes (rubans, châles, escarpins et bonnets). Le petit chat lové dans les bras de l’une d’entre elles peut être perçu comme une allusion sexuelle.

Dans son dessin à l’encre brune et noire, Constantin Guys brosse pour sa part d’un trait nerveux une grisette invitant à danser un homme dans une atmosphère de bal tourbillonnante éclairée par la faible lueur d’un réverbère. La femme, fine et élégante, paraît se présenter à l’homme en relevant sa jupe, comme si elle lui offrait ses services. Dans le fond, une nuée de chapeaux hauts-de-forme noirs semble attendre une autre jeune femme élancée, qui jaillit sur le côté gauche comme une tâche de lumière dans la nuit sombre.

Interprétation

Sur le chemin des amours vénales

Si le terme de grisette s’épanouit au XIXe siècle avec la volonté de déterminer des typologies et des physiologies marquantes de la société d’alors, à l’image de La Comédie humaine d’Honoré de Balzac, cette figure apparaît en réalité dès le XVIIe siècle, notamment chez Jean de La Fontaine, qui s’était intéressé à la fraîcheur ingénue de ces jeunes filles de modeste condition.

Le terme emprunte d’abord à la zoologie, la fauvette grisette étant un petit oiseau, suggérant l’idée de mouvement et d’aventure, une fille légère, énergique et insaisissable. Plus tard, il s’inscrit dans le premier XIXe siècle industriel et désigne la couleur du tissu de la robe que portaient les ouvrières, gris et non salissant.

Très vite cependant, par association, le mot désigne, d’après la définition que l’on trouve dans tous les dictionnaires du XIXe siècle, une femme de petite vertu ou de mœurs légères, assimilée à une prostituée.

Les bals où les grisettes ont coutume d’évoluer sont en effet de vrais lieux de rencontre mêlant toutes les catégories sociales, avec une ambiance de flirt, une occasion formidable de se faire remarquer. « Véritables champs de manœuvre » pour les femmes galantes, notamment celles qui maîtrisent l’art de séduire avec leur corps, ces lieux de détente peuvent constituer un tremplin dans leur carrière. Une grisette peut toujours espérer y rencontrer des hommes du monde, riches ou titrés, qui aiment sortir de leur milieu pour se divertir et s’encanailler.

Dans un contexte urbain, et notamment à Paris, la capitale, alors en pleine expansion, la prostitution prend un essor fulgurant. La grisette correspond alors au nouveau genre de fille entretenue à cette époque, reflet des nouvelles habitudes de consommation dont fait partie l’amour vénal. Ce processus se développe tout au long du XIXe siècle. En tant que nouveau type féminin, la grisette, libre, élégante et mutine, figure pionnière et moderne, participe fortement à forger le mythe de la Parisienne et à définir la Parisienne d’aujourd’hui.

Bibliographie

AUTHIER Catherine, Femmes d’exception, femmes d’influence : une histoire des courtisanes au XIXe siècle, Paris, Armand Colin, 2015.

PREISS Nathalie, SCAMARONI Claire, Elle coud, elle court, la grisette !, cat. exp. (Paris, 2011-2012), Paris, Paris musées, 2011.

ROUNDING Virginia, Les Grandes Horizontales : vies et légendes de quatre courtisanes du XIXe siècle, Monaco/Paris, Éditions du Rocher, coll. « Anatolia », 2005.

Pour citer cet article
Catherine AUTHIER, « La journée d’une grisette », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 13 décembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/journee-grisette
Commentaires
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