La courtisane, un monstre ?

Date de publication : mars 2016

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Contexte historique

Un regard trouble entre misogynie et fascination

Le recours à l’allégorie pour dénoncer la prostitution est très fréquent au XIXe siècle. Ce tableau de Gustav Adolf Mossa, intitulé Elle et daté de 1905, prolonge le thème de l’araignée étudié par l’artiste dans les années 1903-1904 par lequel il révélait déjà une conception névrotique de la femme, sadique et dévorant ses proies.

Plus généralement, Elle s’intègre pleinement dans le mouvement symboliste et décadent de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Comme souvent chez les symbolistes, l’art de ce peintre niçois est dominé par le personnage de la femme perverse et maléfique. Or, au sein de la gente féminine, la courtisane impure et vénale qui envoûte les hommes et les réduit à sa volonté par son seul pouvoir sexuel illustre le summum des forces du mal.

Pétri de références classiques mais aussi de clichés de son temps, l’allégorie permet à Mossa, alors au sommet de son talent artistique, d’expérimenter ses propres fantasmes en nous livrant une vision singulière et originale de la femme qui se prostitue.

Analyse des images

Un monstre féminin

Dans cette huile colorée et dorée, Mossa représente, avec un style d’une violence expressionniste allié à une minutie inouïe des détails, une femme monstrueuse de violence et de cruauté. Elle apparaît monumentale et hiératique dans une nudité agressive, sorte de poupée d’amour extrêmement féminine et pulpeuse, la peau blanche, avec d’énormes seins globulaires, suggérant avec une grande puissance plastique à la fois le désir et la mort.

Comme souvent chez Mossa, Elle a le visage ovale, le menton pointu, les traits plutôt fins, avec un nez aux arêtes sensibles et une petite bouche sensuelle. Le front, bas et fuyant, accentué par la frange et le regard vide de toute expression, accentue l’animalité de cette femme, dépourvue de toute conscience. Sa riche chevelure, coiffée en chignon, est parée de deux corbeaux noirs et trois crânes humains.

Au centre de la toile, on peut lire, à l’intérieur de l’auréole qu’elle présente telle une sainte de la luxure, une citation du satiriste latin Juvénal : « Je le veux, je l’ordonne : que ma volonté tienne lieu de raison. » On retrouve là le rôle de l’inscription dans la peinture de Mossa, également présente sur le parchemin posé dans la partie basse de la toile. Elle fait explicitement référence aux grands peintres vénitiens du Quattrocento tels Carpaccio et Bellini, dont il admirait particulièrement la peinture.

Comme souvent chez les courtisanes, vénales et superficielles, ce monstre féminin est couvert de bijoux : des bagues sur ses mains griffues et, autour du cou, un collier dont les pendeloques sont des armes phalliques (pistolet, poignard et gourdin).

Sur fond de ciel orageux, Elle trône gigantesque, au sommet d’une montagne de cadavres d’hommes miniaturisés, sanguinolents après avoir été manifestement écrasés, massacrés et torturés. Le chat qui cache son sexe est une allusion salace fréquente dans l’iconographie populaire.

Interprétation

Entre symbolisme et surréalisme

Mossa, conformément à l’esprit de la fin du siècle, perçoit la femme comme fatale, dominatrice et cruelle. Il partage en cela la vision profondément misogyne d’artistes comme Moreau, Redon ou encore Klimt, eux-mêmes inspirés par la poésie de Baudelaire.

Cupide et perfide, la courtisane est violente et détruit les hommes. De fait, l’imaginaire du temps est hanté par le péril vénérien, la peur physique de la mort « avariée » liée à la propagation de la syphilis.

Mossa a peut-être aussi eu écho des réflexions de Charcot ou de Freud sur les pulsions de vie et de mort ainsi que lu le pacte sadomasochiste conclu entre Wanda et Séverin dans La Vénus à la fourrure de Leopold von Sacher-Masoch.

Cette culture et ses propres souffrances intimes aboutissent ici à l’image même de la femme fatale, et annoncent, dans une fulgurante modernité et un style éminemment personnel, l’androïde de Fritz Lang et Thea von Harbou dans Metropolis (1927), ou encore les poupées de Hans Bellmer. En recherchant dans l’art des réponses à ses propres tourments, Mossa s’affirme comme un artiste résolument avant-gardiste, aux portes du surréalisme.

Bibliographie

ASSOCIATION SYMBOLIQUE MOSSA, Gustav Adolf Mossa : catalogue raisonné des œuvres « symbolistes », Paris, Somogy / Nice, Association symbolique Mossa, 2010.

BAKKER Nienke, PLUDERMACHER Isolde, ROBERT Marie, THOMSON Richard, Splendeurs et misères : images de la prostitution (1850-1910), cat. exp. (Paris, 2015-2016 ; Amsterdam, 2016), Paris, Flammarion / musée d’Orsay, 2015.

SOUBIRAN Jean-Roger, Gustav Adolf Mossa (1883-1971), Nice, Ediriviera-Alligator, 1985.

Pour citer cet article
Catherine AUTHIER, « La courtisane, un monstre ? », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 15 décembre 2018. URL : http://www.histoire-image.org/fr/etudes/courtisane-monstre
Commentaires
Au salon, scène de maison close. Constantin GYS (1802 - 1892) Musée du Louvre