Jenny l'ouvrière héroïne de roman

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Contexte historique

Le développement de la lecture et de la littérature populaires au XIXe siècle

À la fin du XIXe siècle, le genre du roman-feuilleton « populaire », illustré, facile à lire et distrayant, connaît un immense succès, notamment dans les milieux ouvriers et urbains. De plus en plus capables de lire, les ouvriers sont ainsi les clients de choix de ce type de littérature, et notamment les ouvrières à qui sont destinés les romans « sentimentaux » comme Jenny.

Le terme « gratis » et les prix proposés ne laissent d’ailleurs pas de doute sur la cible visée par la publicité. La maison Rouff est parmi les plus renommées, qui vend chaque semaine plusieurs milliers d’exemplaires des fascicules des nouveaux romans de Xavier Montépin ou d’Adolphe Ennery. La mention du nom en bas de l’affiche assure ainsi la publicité de l’enseigne, mais garantit aussi le style et la qualité du roman (l’ouvrière sait quel genre de livres édite Rouff, et Rouff sait quel genre de livre ses clientes recherchent).
Le nouveau roman de Jules Cardoze est donc un succès annoncé. L’auteur y reprend la figure de Jenny l’ouvrière, héroïne d’une romance populaire du milieu du siècle (1848) où, sur une musique d’Étienne Arnaud, les paroles d’Émile Barateau louent le caractère de cette tisseuse dure à la tâche, pauvre mais fière et courageuse. La chanson est alors célèbre, au point que « Jenny » devient presque un nom générique pour désigner ce type fantasmé et héroïque de la jeune ouvrière qui résiste aux coups durs et surmonte les malheurs de la vie.

Analyse des images

Faire la publicité de la littérature

Jenny l’ouvrière, grand roman inédit est une affiche publicitaire datant de 1890-1891, destinée à une très large diffusion, imprimée par Champenois & Cie (en petit sur la droite). Haute d’un mètre cinquante et large d’un mètre, elle se compose de couleurs vives, de gros caractères stylisés et d’images propres à attirer l’attention et à transmettre un message assez clair, rapide et efficace pour susciter l’envie des clients.
L’affiche fait la promotion du nouveau roman écrit par Jules Cardoze, Jenny l’ouvrière, dont le titre est mis en évidence en lettres bleues sur fond jaune. Elle porte aussi clairement la description du produit proposé : « grand roman inédit ».
Mentionnée au bas de l’affiche, la maison « Jules Rouff & Cie » qui publie le roman, fondée au début des années 1880, est spécialisée dans l’édition de romans « populaires » qu’elle vend sous la forme de petits fascicules bon marché (ici « 10 centimes ») à un rythme généralement hebdomadaire (ils paraissent souvent le samedi, jour de paye des ouvriers). Qu’ils soient déjà classiques comme Les Misérables, Les Mystères de Paris ou « inédit(s) » comme Jenny, ces romans sont souvent très volumineux (on évoque ici le « grand » roman, pour marquer la quantité autant ou peut-être plus que la qualité), distribués parfois, selon leur succès et les suites qu’il implique, en plusieurs centaines de fascicules. Pour encourager le lecteur à s’abonner, la publicité évoque donc le prix avantageux et promet « gratis » les deux premières livraisons.
Pour susciter le désir de lire, deux représentations suggèrent le genre d’aventures et de héros que l’on pourra découvrir. La première montre Jenny saine, le teint clair, robuste, belle et radieuse avec son enfant. L’atmosphère est sereine et joyeuse, impression renforcée par la forme circulaire du médaillon. À l’inverse, la seconde illustration figure une inquiétante scène d’enlèvement nocturne : les teintes employées, l’homme brun et patibulaire qui y apparaît ainsi que son format carré opposent cette image à celle du haut.

Interprétation

Jenny, symbole de l’ouvrière héroïque

Durant la seconde partie du XIXe siècle, le nombre d’ouvriers augmente en France. En 1886, on en recense ainsi plus de 3 millions, employés dans le secteur industriel, concentrés dans les villes. Parmi eux, on compte un tiers de femmes. Ouvrières à domicile exécutant des petits métiers ou encore employées dans l’industrie chimique, les ateliers et les grandes manufactures textiles, elles sont de plus en plus nombreuses.
Désormais inscrites dans la réalité quotidienne des villes, ces femmes frappent l’imaginaire collectif : sujet de débats, de réflexions et de fantasmes plus ou moins positifs, la figure de la travailleuse urbaine s’impose jusqu’à devenir un thème qui est aussi artistique et notamment littéraire. Les représentations de l’ouvrière en ville deviennent alors très courantes, reflétant et marquant tout à la fois l’époque.
Ces femmes sont aussi des clientes potentielles et, par là, représentent un enjeu économique majeur. Les romans populaires illustrés, qui s’adressent principalement aux ouvriers, voient ainsi leurs ventes augmenter très sensiblement durant la seconde partie du siècle.

L’affiche promet donc aux travailleuses de l’émotion (voir Jenny et son enfant), de l’action et du frisson (rebondissements et scènes d’angoisse comme celle de l’enlèvement), mais vécus par une femme « comme elles », une « ouvrière ». Reposant sur l’identification (thèmes et lieux familiers), le fantasme d’une vie rêvée (ces éléments du quotidien sont magnifiés par l’aventure) et la représentation positive de soi (toutes les ouvrières sont héroïques), l’affiche et le roman dont elle assure la promotion suggèrent une certaine vision du monde ouvrier par lui-même.

Bibliographie

Georges DUBY et Michelle PERROT (dir.), Histoire des femmes, tome IV « Le XIXe siècle », Paris, Plon, 1991.
Michel GILLET, « Dans le maquis des journaux-romans.
La lecture des romans illustrés », in Romantisme, n° 53, 1986, p.
59-69.
Gérard NOIRIEL, Les Ouvriers dans la société française (XIXe-XXe siècle), Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1986.

Pour citer cet article
Alexandre SUMPF, « Jenny l'ouvrière héroïne de roman », Histoire par l'image [en ligne], consulté le 31 Août 2016. URL : http://www.histoire-image.org/etudes/jenny-ouvriere-heroine-roman?i=1053
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